Bolivie : la direction de la COB sauve le gouvernement de Paz

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Le 19 juin, après 50 jours de grèves, de manifestations, de blocages de routes et d’affrontements avec la police officielle et des bandes fascistes, le secrétaire général de la Centrale ouvrière bolivienne (COB) Argollo signe un accord « de pacification et de redressement du pays » avec le gouvernement Paz (du bloc PDC-Unidad).

Les mesures de pression sont levées au niveau national, avec l’engagement du gouvernement à remplir tout ce qui a été souscrit… Pour que le sang ne soit pas versé, nous ne voulons pas que cela atteigne l’état d’urgence. (Mario Argollo, président de la COB, Vision360, 19 juin 2026)

El Alto, 3 juin

Alors que les masses du pays voulaient chasser le chef de l’État, celui-ci reste en place et obtient la levée des blocages.

Pays dominé et bourgeoisie rabougrie

Questions internationales n° 112, mars 2022

Enclavé en Amérique du sud, la Bolivie est un État de12,5 millions d’habitants, partagé entre, à l’ouest, un haut plateau au climat tempéré situé entre deux chaines de montagnes et, à l’est, une plaine alluviale au climat tropical.

La langue principale est l’espagnol mais une partie significative de la population parle aymara ou quechua, en particulier parmi les mineurs et les paysans travailleurs. L’économie dépendait largement au 20e siècle de l’exportation de l’étain, aujourd’hui du gaz, du lithium et de la coca.

La survaleur résultant de l’exploitation de la classe ouvrière est largement transférée aux groupes capitalistes étrangers légaux et mafieux. Sur place, l’accumulation du capital est réduite, si bien que la bourgeoisie a une légitimité fragile. Elle se déchire en permanence sur le degré de dépendance aux puissances impérialistes, sur le choix de la puissance à privilégier ainsi que sur la méthode à employer face aux luttes récurrentes des masses, ouvriers, paysans, étudiants, travailleurs du secteur informel, minorités nationales. Cette classe dominante rabougrie oscille entre l’acceptation du rôle de valet du maitre yanqui, la tentation de jouer la carte impérialiste chinoise et le verbe nationaliste. Une telle option assure un soutien populaire et le contrôle des syndicats de salariés et des organisations de paysans. Mais les partis nationalistes, quand ils accèdent au pouvoir, se soumettent, déçoivent leur base ouvrière et paysanne, ce qui pousse à l’émergence d’un nouveau parti « populiste » : Parti républicain authentique (PNG), Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR), Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), Mouvement vers le socialisme (MAS)…

Les phases « démocratiques » alternent avec des juntes militaires (1964-1982) encore plus violentes à l’égard des masses que les gouvernements civils.

Grâce à la 4e Internationale, le syndicat des mineurs adopte les thèses de Pulacayo en 1946

La leçon de la terrible défaite de la révolution chinoise de 1925-1927 est que, à l’analyse du capitalisme comme mode de production dépassé à l’échelle mondiale (sa phase impérialiste), correspond une stratégie de révolution permanente. La 4e Internationale récuse explicitement toute subordination du prolétariat à une quelconque aile de la bourgeoisie, même dans les pays dominés.

La bourgeoisie nationale des pays arriérés est incapable de réorganiser la société sur des bases nationales, démocratiques… Cependant, les mots d’ordre démocratiques et transitoires sont toujours aussi valables… Il ne faut pas laisser la lutte démocratique aux mains de la bourgeoisie nationale, mais il faut qu’elle s’exprime, dans une situation de masse, par la création de conseils ouvriers, de paysans et de soldats… Dans cette lutte, la ligne de conduite du parti des travailleurs doit être de préserver sa propre indépendance et l’indépendance de la classe ouvrière. (« Le monde colonial et la seconde guerre mondiale », mai 1940, Les Congrès de la 4e Internationale, La Brèche, t. 1, p. 419-420)

En Bolivie, les mineurs constituent le cœur de la classe ouvrière, renforcé par les besoins en étain de l’armée impérialiste américaine durant le 2e guerre mondiale. La fédération syndicale des mineurs (FSTMB) nait en 1944 sous la direction de Lechin (MNR). Elle adopte en 1946, sous l’impulsion de Guillermo Lora et d’un noyau du Parti ouvrier révolutionnaire (POR), un programme révolutionnaire à son congrès de Pulacayo. Les Thèses de Pulacayo s’opposent au front populaire, à la soumission du prolétariat à un quelconque secteur de la bourgeoisie, même celui qui adopte un temps une rhétorique antiimpérialiste pour tromper ouvriers, paysans et étudiants.

Le mode de production capitaliste est qualitativement dominant… Toutes les tâches que la bourgeoisie n’a pas accomplies constituent des objectifs démocratiques bourgeois qui doivent être réalisés… L’État est un puissant instrument aux mains de la classe dominante… Soutenir que la révolution démocratique-bourgeoise, en tant que telle, sera réalisée par des secteurs « progressistes » de la bourgeoisie et que le futur État sera celui d’un gouvernement d’union et d’entente nationale, manifeste une ferme intention d’étrangler le mouvement révolutionnaire. (« Thèses de Pulacayo », novembre 1946, dans Lora, Bolivie : de la naissance du POR à l’Assemblée populaire, EDI, p. 4-7)

https://groupemarxiste.info/theses-centrales-de-la-federation-syndicale-des-travailleurs-des-mines-de-bolivie-theses-de-pulacayo/

Mais ce programme ne mentionne pas l’équivalent bolivien du GMD chinois, le MNR qui accède la première fois au gouvernement en 1943 grâce au coup d’État du major Villaroel, ni la nécessité d’un parti de type bolchevik. Le POR reste mal délimité du MNR.

En 1946, la fraction pro-yanquie de la bourgeoisie reprend le pouvoir et réprime jusqu’en 1952. Les députés du POR élus en janvier 1947 siègent avec ceux de la FSTB (toujours dirigée par le MNR) au sein du « Bloc minier parlementaire ». Confronté à une répression sévère du gouvernement, le POR propose en 1949 au Partido de la Izquierda Revolucionaria (PIR, le parti stalinien d’où sortira en 1950 le PCB) et au MNR un « front uni antiimpérialiste ».

En 1951, la direction de la 4e Internationale retombe dans le « front uni antiimpérialiste »

En 1948-1949, les dirigeants de la 4e Internationale (Pablo, Mandel, Frank, Maitan…) s’adaptent au stalinisme qui est à son apogée et qui est à la tête des révolutions yougoslave, vietnamienne et chinoise.

En 1951, dans leur « congrès mondial » (auquel participe Hugo Gonzalez pour le POR), ils remettent en selle le front uni antiimpérialiste (FUAI) de Zinoviev et Radek adopté en 1922 par l’Internationale communiste. À cause de la tragédie de la révolution chinoise, le FUAI avait disparu de tous les textes programmatiques de la 4e Internationale.

Le secrétariat international révisionniste (SIQI) s’oppose de fait aux thèses de Pulacayo. Il jette le POR dans les bras du parti bourgeois au verbe nationaliste et antiimpérialiste, présenté opportunément comme « petit-bourgeois », le Movimiento Nacionalista Revolucionario (MNR).

En Bolivie, nos forces réorganisées ne doivent pas s’isoler des masses et de leurs mouvements à direction petite-bourgeoise MNR. (« La lutte contre la guerre impérialiste », aout 1951, Les Congrès de la 4e Internationale, t. 4, p. 185)

En cas de mobilisation des masses sous l’impulsion ou l’influence prépondérante du MNR, notre section doit soutenir de toutes ses forces le mouvement, ne pas s’abstenir mais au contraire y intervenir énergiquement en vue de le pousser aussi loin que possible, y compris jusqu’à la prise du pouvoir par le MNR, sur la base du programme progressif du front unique anti-impérialiste. Par contre, si au cours de ces mobilisations des masses, notre section s’avère partager avec le MNR, l’influence sur les masses révolutionnaires, elle poussera en avant le mot d’ordre d’un gouvernement ouvrier et paysan commun des deux partis. (« Résolution sur l’Amérique latine », aout 1951, Les Congrès de la 4e Internationale, t. 4, p. 291)

En 1952, le POR envoie Guillermo Lora à Paris pour collaborer avec la direction internationale (le SIQI pabliste).

Depuis la révision du programme formalisée en 1951, le prétendu mouvement trotskyste (pablistes, morénistes, grantistes, cliffistes, lambertistes, healystes, loristes…) efface la frontière entre le mouvement ouvrier et la bourgeoisie des pays dominés, fait de la stratégie de la révolution permanente un processus objectif qui ne nécessite pas de parti de type bolchevik, transforme les militants révolutionnaires en simple groupe de pression dans les pays dominés sur le nationalisme bourgeois (islamisme inclus) et partout sur les bureaucraties des syndicats. Il nourrit toutes sortes d’illusions sur les élections et les assemblées constituantes, les fronts populaires avec les partis bourgeois, les généraux et les colonels « socialistes » et même les fanatiques religieux. Leur programme est soigneusement amputé de l’autodéfense, de la milice ouvrière et de l’insurrection qui ont fait la gloire du mouvement ouvrier de Bolivie de la seconde moitié du 20e siècle.

Lors de la révolution de 1952, le POR se prononce pour un gouvernement MNR-COB

Alors que la population est majoritairement paysanne et ouvrière (d’origine amérindienne), le pouvoir politique est exercé par les partis ou les généraux de « la rosca », la bourgeoisie des « barons de l’étain » et les grands propriétaires fonciers (d’origine coloniale européenne). Les femmes et les analphabètes n’ont pas le droit de vote.

Le 9 avril 1952, une fraction de l’armée liée au MNR tente un coup d’État contre le gouvernement pro-yanqui qui réprime les masses laborieuses. Les mineurs et les paysans travailleurs s’engouffrent dans la brèche et constituent, sous la direction du POR, des milices armées qui balayent l’armée légale.


Avec l’ouverture de la révolution bolivienne, la COB est fondée le 17 avril 1952, largement grâce au POR. Mais celui-ci appelle à un gouvernement MNR, donc d’un parti bourgeois. Dans les syndicats, rien ne distingue le POR de la fraction dirigée par Juan Lechin du parti bourgeois.

Faute d’organes de type soviétique postulant au pouvoir, Paz Estenssoro (MNR) prend les rênes de l’État capitaliste avec le soutien du POR.

Malgré l’illégalité, un appel fut lancé à tous les partis de masses, entre autres au MNR, pour organiser un front commun de lutte contre l’impérialisme… Dans de telles circonstances le POR défend le gouvernement de toutes ses forces au moyen de la mobilisation des masses.(Guillermo Lora, « Entrevue », La Vérité n° 294, 17 avril 1952)

Le bonaparte est pris entre, d’une part, la pression des masses paysannes et ouvrières mobilisées et d’autre part les exigences de l’impérialisme américain et d’une fraction de la bourgeoisie locale composée des grands propriétaires fonciers et des secteurs dépendants du capital étranger. Cette fraction s’exprime par des partis hostiles au MNR comme la Falange Socialista Boliviana (Phalange, FSB) et la majorité de l’état-major de l’armée. L’ambassade et les services secrets des États-Unis nouent des liens étroits avec eux.

De son côté, le gouvernement MNR désarme les milices ouvrières et réorganise l’armée bourgeoise (il en sortira, entre autres, les généraux massacreurs d’ouvriers Barrientos et Banzer). Il tente d’intégrer à l’État bourgeois le syndicalisme au nom d’un « cogouvernement » entre le MNR et la COB. Il institue en juillet 1952 le suffrage universel.

Il nationalise contre indemnités en octobre 1952 trois entreprises minières. Leurs actifs sont rassemblés au sein d’une entreprise publique, la Corporación Minera Boliviana (Comibol). Ne possédant pas de fonderies propres, elle doit livrer l’étain à la fonderie appartenant à la Williams Harvey Smelter de Liverpool, propriété du groupe Patiño, et à la fonderie de Texas City contrôlée par l’État américain. Les sièges au sein de la Comibol sont rémunérés grassement (et souvent en dollars). Leur attribution devient un des principaux moyens de corruption de l’appareil syndical de la FSTMB et de la COB.

Catavi, 31 octobre 1952, le ministre des mines et du pétrole Lechin signe le décret de nationalisation de trois mines

En aout 1953, Paz Estenssoro décide une réforme agraire limitée pour constituer dans les campagnes une classe de petits propriétaires. Cette couche servira d’appui au général Banzer en 1971 et au MAS en 2005 contre la classe ouvrière. Le vice-président assure le gouvernement américain que le gouvernement est anticommuniste et qu’il garde le contrôle sur « l’extrême-gauche ».

Les masses ne peuvent pas distinguer le MNR et le POR. Celui-ci soutient Lechin et demande qu’il y ait davantage de ministres « ouvriers » de son genre dans le gouvernement bourgeois qui renforce l’armée et dénonce régulièrement le trotskysme. Le POR fait croire que le gouvernement populiste peut, ainsi, muter en un gouvernement ouvrier et paysan. En Argentine, Moreno (un caméléon politique qui sera, tour à tour, trotskyste antipéroniste, maoïste, péroniste « ouvrier », castriste antiguévariste, social-démocrate, « trotskyste » antimandéliste, « trotskyste » antilambertiste et, pour finir, moréniste…) pousse le mot d’ordre jusqu’à demander que la direction (MNR) de la COB gouverne.

Nahuel Moreno a toujours affirmé qu’il appelait à « tout le pouvoir à la COB », contrairement à la politique du POR d’adaptation à la gauche du MNR. Mais le slogan de Moreno n’était qu’une variante des résolutions front-populistes du 3e congrès et de la position de « gouvernement du MNR de gauche ». En mai, son journal a présenté la « demande que les ministres ouvriers élus et contrôlés par la FSTB et la COB soient intégrés au gouvernement de Paz Estenssoro ». (José Villa, La Révolution de 1952, Poder Obrero, automne 1992)

En 1953, la 4e Internationale se scinde en deux (SIQI prostalinien et CIQI « orthodoxe ») sans qu’aucune fraction ne remette en cause le front uni avec la bourgeoisie nationale (FUAI). En Argentine, le GOR de Nahuel Moreno (qui a voté toutes les résolutions opportunistes lors du congrès international de 1951) applique le front uni antiimpérialiste en rejoignant le mouvement nationaliste bourgeois (PJ) du colonel Perón. En 1954, Lora et Gonzalez participent au « 4e congrès mondial » du SIQI à Paris. Mais le POR scissionne lui-même peu après. Aucun des deux POR des années 1960-1970 ne rompt avec le FUAI et les illusions criminelles dans la bourgeoisie nationale.

Une fraction majoritaire dirigée par Möller et Lora rejoint le MNR. Au dernier moment, Lora ne suit pas les liquidateurs et entreprend de mettre sur pied un POR-Masas totalement à sa botte qui tente de se greffer à l’échelle internationale sur le CIQI, puis, après 1971, avec PO d’Argentine, sur le CORQI lambertiste. Ensuite, il construit, sans PO, son propre regroupement international CERCI/CLRQI qui est réduit à quelques groupes d’Amérique latine. Lora mourra en 2009.

Une fraction minoritaire avec Gonzales reste fidèle au SIQI puis au SUQI procastriste qui nait en 1963 de la fusion du SIQI avec une partie du CIQI (SWP étatsunien, SLATO de Moreno).

La perspective fondamentale, la seule réaliste pour l’Amérique latine, est celle d’une lutte armée susceptible de durer de longues années. L’axe principal sera pour toute une période la guérilla rurale… (« Résolution du 9e congrès mondial sur l’Amérique latine », Quatrième Internationale n° 37, mai 1969, p. 61-62)

Par conséquent, le POR-Combate adopte la stratégie de la guérilla rurale, ce qui conduit la plupart de ses membres à rejoindre directement l’ELN castriste. Le POR-Combate disparaitra quand Gonzales se ralliera à Morales au début du 20e siècle. Gonzales mourra en 2010.

En 1971, le POR-Masas s’aligne avec les staliniens sur une junte militaire

En 1955, Paz Estenssoro adopte un « plan de politique économique » qui ouvre le pays aux capitalistes étrangers. À cause de la constitution de l’époque, il ne peut se présenter à l’élection présidentielle de juin 1956. Il est remplacé par l’ancien vice-président Siles Zuazo (84 % des votes). Confronté à l’inflation et à la récession, le gouvernement MNR négocie avec le FMI et impose un plan d’austérité (« plan de stabilisation monétaire ») qui bloque les salaires et supprime des subventions aux produits de première nécessité. Le MNR commence à perdre l’appui des masses populaires qu’il avait réussi à duper en 1952 avec l’aide du PIR, du PCB et du POR pabliste.

Catavi, 1959, Paz Estenssoro porté par des mineurs en armes

En 1960, Paz Estenssoro est élu président avec 76 % des voix. Le vice-président est Lechin (MNR). En 1964, Paz exclut Lechin avant de se faire réélire avec comme vice-président le général René Barrientos. Lechin fonde avec une aile du MNR (et le renfort de de transfuges du POR) un nouveau parti nationaliste bourgeois, le PRIN. Le gouvernement MNR réprime violemment la grève de trois jours appelée par Lechin et la direction de la COB. Les généraux Barrientos, Ovando et Banzer renversent le président élu avec la complicité de la CIA. Lechin approuve le coup d’État militaire.

La junte proclame un « pacte entre les militaires et les paysans » en corrompant des caciques indigènes. Elle crée la première usine d’étain (le minerai était jusqu’alors fondu à l’étranger). L’ex-MNR Barrientos (qui parle quechua) se fait élire avec plus de 66 % des voix en 1966 avec le soutien du PIR et du PRA (une scission du MNR). Barrientos exile Lechin, réprime de manière sanglante les ouvriers en juin 1967 (massacre de San Juan) et assassine de nombreux militants du PCB et des POR. Avec l’aide du gouvernement étasunien de Johnson (Parti démocrate), le chef de l’armée Ovando capture et assassine en octobre Che Guevara dont la guérilla (ELN soutenue par le POR-Combate) n’a pas trouvé d’appui chez les paysans ni bénéficié de l’aide promise par le PCB.

Le président Barrientos meurt dans un accident en avril 1969. En septembre, le général Ovando renverse le gouvernement légal et suspend la répression anti-ouvrière. Il annonce la nationalisation contre indemnités du groupe pétrolier étasunien Gulf Oil (aujourd’hui Chevron). La direction PRIN de la COB sort alors de la clandestinité et appelle « les officiers, les prêtres, les professions libérales, les paysans et les ouvriers » à former un « front uni antiimpérialiste » . En janvier 1970, le chef de l’état-major Juan José Torres explique que, faute de bourgeoisie ou de prolétariat assez fort, il revient à l’armée de défendre le pays contre l’impérialisme.

Dans les syndicats, le POR-Masas fait un bloc avec le parti stalinien PCB. En avril 1970, le 4e congrès de la COB, sous la pression conjointe du PCB et du POR-Masas adopte officiellement la « révolution par étapes » du stalinisme mondial, assorti de quelques phrase radicales (« Thèses politiques », avril 1970, dans Guillermo Lora, De la naissance du POR à l’Assemblée populaire, EDI, p. 167-168). La deuxième étape, la révolution socialiste, est renvoyée au futur, l’actualité relevant de l’étape de la « révolution populaire antiimpérialiste » menée au moyen d’un « front populaire antiimpérialiste ».

Pour sa part, le POR-Combate dénonce cette concession et appelle les mineurs à s’armer comme en 1952. Cependant, contradictoirement, il appelle les ouvriers et les étudiants à quitter leur milieu pour aller mener la guérilla dans les campagnes. En septembre 1970, l’armée écrase la seconde tentative de guérilla de l’ELN castriste.

En octobre 1970, le général Miranda appuyé par la Phalange (FSB) renverse Ovando. La COB déclenche la grève générale contre le putsch. Le PCB, le PCB-ML, le PS et le POR-Masas appellent avec le PRIN et une faction du MNR à un « gouvernement populaire antiimpérialiste » et constituent un front populaire, le Comando Politico (Commandement politique). Le général Torres chasse le général Miranda. Il se réjouit d’avoir maintenu « l’unité des forces armées » (sic). Il nomme chef d’état-major le général Reque, qui dirigeait les opérations contre la guérilla, et laisse à la tête de l’académie militaire Banzer, formé par l’armée américaine.

Le Commandement politique soutient la junte. Le POR-Combate dénonce les illusions envers l’armée bourgeoise… mais leur oppose la guérilla. En janvier 1971, le général Banzer tente de renverser le général Torres. Des mineurs s’arment. Banzer est laissé en liberté et Torres refuse de donner des armes aux travailleurs et aux étudiants qui se joignent à eux. Il leur enjoint de faire confiance à l’armée.

La direction nationaliste bourgeoise PRIN de la COB convoque une « Asemblea Popular » (Assemblée populaire) dont les membres ne sont pas élus mais désignés par les appareils qu’elle trie. Pourtant, le POR-Masas travestit l’Assemblée populaire en un « front antiimpérialiste aux caractéristiques soviétiques » (c’est-à-dire identique aux conseils d’ouvriers, de soldats et de paysans de la Révolution russe), « un organe de pouvoir des masses et de la classe ouvrière » qui « surveille les activités du gouvernement ». Mais si l’Assemblée populaire était un organe soviétique, elle serait élue par les masses en lutte. Si c’était un « organe de pouvoir des masses », elle n’aurait pas à « surveiller » un gouvernement bourgeois, mais à le remplacer. Le POR-Masas s’oppose à la présence du POR-Combate dans l’Assemblée populaire, alors qu’un soviet est un parlement ouvrier, un lieu de confrontation démocratique des différents partis reconnus par les masses en lutte.

Selon Lora, ce serait une « folie » que d’appeler à un gouvernement ouvrier. En fait, à cause de l’impuissance et de l’imbécilité des chefs réformistes et des bavards bourgeois démocratiques, l’Assemblée populaire sert à distraire les masses qui restent sans armes et sans organes d’auto-organisation. Elle se réunit le 21 juin 1971 puis le 2 juillet dans les locaux du parlement avec la permission de la junte sous la présidence de Lechin, sans jamais agir, ni se faire élire. On y discute surtout de renforcer la présence de bureaucrates syndicaux dans la Comibol, aux postes grassement rétribués, une illusion réformiste partagée par le POR-Masas.

Le coup d’État fasciste fut précipité pour éviter que ne s’amplifie la lutte pour le contrôle de la Comibol par les ouvriers. (Guillermo Lora, « De l’assemblée populaire au coup d’Etat fasciste

La dernière décision de l’Assemblée populaire est de suspendre ses délibérations durant deux mois, jusqu’au 7 septembre. Le général Banzer, lui, n’attend pas. En aout 1971, avec l’appui du gouvernement étasunien de Nixon (Parti républicain), de la FSB et du MNR (toujours dirigé par l’ancien président de 1952, Paz Estenssoro), un secteur de l’armée se lance à l’assaut du gouvernement et, surtout, des bastions ouvriers. Lechin affirme aux masses que le putsch ne s’étendra pas, car l’armée restera fidèle à Torres. Des mineurs et des étudiants réclament des armes mais Torres les leur refuse.

Les militants des deux POR dirigent courageusement la contre-attaque mais cela ne suffit pas. Jusqu’au bout, le POR-Masas place ses espoirs dans un général de l’armée bourgeoise, un bonaparte.

En octobre 1970, tout le monde pensait –y compris nous marxistes– que les armes seraient données par l’équipe militaire au pouvoir. (Guillermo Lora, « La contrerévolution d’aout 1971 », La Correspondance internationale, mars 1972, p. 5)

Des chefs qui font confiance aux généraux de l’armée bourgeoise ne sont pas des marxistes. Au lieu de corriger leurs erreurs à la lumière des évènements de 1952 et 1971, Lora et Gonzales conduisent le POR-Masas et le POR-Combate dans un nouveau front populaire, le Front révolutionnaire antiimpérialiste (FRA), aux côtés de l’ELN, du PCB, du PS et de représentants de la bourgeoisie (le général Torres, le PRIN et le MIR).


Le POR-Masas présente le front populaire FRA avec des formulations communistes ( « sous direction politiqué du prolétariat » ) mélangées avec des formulations opportunistes du type PCB ( « l’unité de tous les Boliviens contre le fascisme » )

En 1978, le PCB-ML maoïste fonde le FRI avec le PRIN et le POR-Combate. Le FRI dégénèrera en un parti bourgeois qui s’alliera au MNR.

La terreur contrerévolutionnaire va durer en Bolivie jusqu’en 1982. Dans tout le sous-continent, les services secrets de la Bolivie, du Chili, de l’Argentine, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay, avec la CIA des États-Unis, collaborent pour assassiner les militants ouvriers (« opération Condor »).

Les généraux Pinochet et Banzer, 1975 / photo AJ Cisco

En 2005-2019, le MAS démontre, une fois de plus, l’impuissance et la fourberie de la bourgeoisie nationale

Le vice-président Quiroga qui remplace Banzer livre les gisements de gaz qui viennent d’être découverts aux groupes capitalistes étasuniens. Cela provoque en 2003 des mouvements populaires qui sont sous le contrôle d’un nouveau parti nationaliste bourgeois ancré dans la paysannerie, le Movimiento al Socialismo (Mouvement vers le socialisme, MAS).

https ://www.revolucionpermanente.com/francais/2005/06/10/pour-la-revolution-socialiste-en-bolivie-tout-le-pouvoir-a-lassemblee-populaire-nationale-indienne-gouvernement-ouvrier-et-paysan-emanant-de-lassemblee-populaire/



L’Amérique latine connait de 2003 à 2012 un développement économique tiré par la demande chinoise. Cela bénéficie au PJ d’Argentine (héritier du PT-PJ du colonel Perón) et au PSUV du Venezuela (fondé par le colonel Chavez) qui obtiennent ainsi les moyens d’assurer pour un temps la paix sociale. En Bolivie, lors des élections générales 2005, Evo Morales (MAS) l’emporte sur Quiroga. C’est le premier président indigène. La rente du gaz permet de financer une redistribution des revenus sans toucher réellement à la propriété privée. Les ressources tirées des exportations vers le Brésil, l’Argentine, l’Inde et la Chine abondent les finances publiques tandis que l’essor du commerce et de l’économie informelle reconfigure les villes.

Morales convoque une assemblée constituante qui prépare en 2005 un projet de constitution soumis à référendum en 2009. Le bonaparte tente d’élargir la base sociale de l’État bourgeois en légalisant la culture traditionnelle de la coca, en faisant des concessions aux cultes amérindiens et aux chefs tribaux, en autorisant de petites entreprises minières présentées comme des « coopératives » débarrassées de tout syndicat et libérées des contraintes écologiques. En 2008, Morales promet d’exploiter le lithium (20 % des réserves mondiales) de manière nationale. Cependant, la société publique Yacimientos de Litio Bolivianos (YLB) échoue.


Questions internationales n° 112, 2022

Lors de la crise capitaliste mondiale de 2009, la baisse du prix des matières premières et de la demande capitaliste mondiale, l’effondrement consécutif des recettes fiscales, la raréfaction des devises étrangères affaiblissent le nationalisme bourgeois en Amérique latine. En mai 2013, le gouvernement de Morales et García Linera réprime les travailleurs salariés en grève à l’appel de la COB. Le MAS convoque une contremanifestation « en défense de la démocratie », en s’appuyant sur les organisations de paysans et des associations de quartier qu’il contrôle.

En 2014, Morales est réélu président au premier tour avec encore 61 % des voix. En 2016, il perd de peu le référendum sur la réforme de la constitution. Le but est de lui permettre d’être de nouveau candidat à la présidentielle. La LOR appelle à s’abstenir ; le POR appelle à voter non, se retrouvant de fait avec les partis bourgeois pro-américains (MDS, PDC, Unidad, MNR, etc.)

En 2019, il n’obtient que 47 % des voix au premier tour. Il est destitué par un coup d’État avec l’appui de la direction de la COB. Le gouvernement de Jeanine Áñez réprime. Le MAS se fracture.

https://www.revolucionpermanente.com/francais/2020/01/02/coup-detat-pro-imperialiste-en-bolivie-au-nom-de-la-bible/

Élu comme candidat du MAS en 2020, le président Arce conclut en 2024 plusieurs contrats avec le groupe chinois Hong Kong CBC pour deux usines de carbonate de lithium et avec la société russe Uranium One Group, filiale de Rosatom, pour une troisième. Les élections générales de 2025 mettent un terme au virage vers l’impérialisme chinois et remettent la Bolivie dans l’orbite étasunienne.

Le morénisme à la remorque du nationalisme bourgeois

Le MST (ex-PST) moréniste (d’abord affilié à la LITQI/LITCI, aujourd’hui à la LIS) rejoint le MAS, malgré l’adjuration de Trotsky de n’en rien faire.

Que notre organisation ne participe pas à l’APRA du Pérou, au Guomindang de Chine ou au PRM du Mexique. (Léon Trotsky, « Discussion sur l’Amérique latine », 4 novembre 1938, Œuvres, t. 19, ILT, p. 133)

Le principal dirigeant du MST, Pablo Solón Romero, est récompensé : il est nommé par Morales ambassadeur à l’ONU.

Le groupe moréniste concurrent LOR (affiliée au regroupement FTQI/FTCI, aujourd’hui CRPQI/CRPICI) présente le parti nationaliste bourgeois comme un parti « réformiste ». La LOR veut faire revivre l’Assemblée populaire de 1971.

Exiger de la COB, ainsi que la FMSTB la convocation d’une Assemblée populaire. (Lucha Obrera, 30 janvier 2003)

https://ceip.org.ar/La-cuestion-de-la-Asamblea-Constituyente-revolucionaria

Son inspirateur, le PTS, a appelé à une assemblée constituante en 2001 en Argentine, un État où fonctionne la « démocratie » bourgeoise. De même, la LOR réclame en Bolivie une assemblée constituante.

Pour nationaliser le gaz, avec une assemblée constituante révolutionnaire. Que la COB, la CSUTCB, la FEJUVE et le COR d’El Alto, la FSTMB et les autres organisations en lutte appellent à une Assemblée populaire, tout de suite ! (LOR, Palabra Obrera, juin 2005)

https://lorci.org/spip.php?article62

Pour faire radical, les morénistes ajoutent « révolutionnaire » à leur mot d’ordre, un adjectif dont le programme de la 4e Internationale se passait en 1938 pour l’Inde (colonisée alors par la Grande-Bretagne) ou la Chine (éclatée et dominée alors par les grandes puissances impérialistes). La ruse du groupe centriste ne change rien : une assemblée nationale ou constituante, quelle que soit son étiquette, n’a rien de progressiste dans des pays où il y a des élections, le suffrage universel et le pluripartisme. C’est un mot d’ordre dépassé, un nœud coulant au cou du prolétariat comme le prouvent la Tunisie, le Chili et la Bolivie du début du 21e siècle.

Pourtant, la LOR soutient le replâtrage bonapartiste de l’État bourgeois.

De nombreux travailleurs de la ville et de la campagne font confiance au MAS. C’est pourquoi nous sommes prêts à défendre en commun les droits politiques et les aspirations démocratiques légitimes des travailleurs –comme la demande d’une assemblée constituante libre et souveraine– contre toute tentative de les restreindre ou de les contourner davantage. (LOR, 5 octobre 2005)

https://estrategiainternacional.org/Conspiradores-contra-el-pueblo-trabajador?lang=es

En guise de programme, la LOR adopte un réformisme camouflé en « anticapitalisme » et en « addition des luttes », qui « oublie » la lutte contre les bureaucraties syndicales, les directions nationalistes bourgeoises et les partis réformistes, qui « oublie » l’armement des travailleurs, l’insurrection et la dictature du prolétariat.

Il faut se préparer à l’éventualité de grands bouleversements sociaux alimentés par la crise capitaliste mondiale, en organisant les forces conscientes de la lutte anticapitaliste… en appelant à l’unité tous les mouvements sociaux des opprimés, populaires, écologistes et féministes, afin qu’ils s’unissent autour d’une cause commune pour en finir avec ce système décadent aux côtés de la classe ouvrière dans tous les pays. (Palabra Obrera, juin 2013)

Le POR loriste met en cause la LOR, de manière chauvine, comme issue de l’étranger. La secte loriste soutient le mouvement des policiers noyauté par l’aile de la bourgeoisie pro-étatsunienne contre le gouvernement populiste, comme s’il s’agissait d’une composante de la classe ouvrière.

Policiers, n’attendez pas la fin du délai d’un mois. Commencez dès maintenant ! (Masas n° 2310, 17 mai 2013, p. 6)

La duperie des élections générales de 2025

En aout 2025, au premier tour de l’élection présidentielle, les candidats des trois principaux partis bourgeois pro-impérialistes (PDC, Libre, Unidad) cumulent 78 % des suffrages exprimés.

Durant la campagne, face à Jorge Quiroga (du bloc Alianza Libre, dont fait partie le MNR), le PDC et Paz ne sont pas avares de la démagogie habituelle des candidats bourgeois en campagne électorale. Paz capte l’électorat déçu par Morales et le MAS, discrédité et fractionné. Le PDC, un parti moins structuré que ses rivaux, promet de mettre fin au narcotrafic et à la corruption, de maintenir les acquis sociaux et de procurer un « capitalisme pour tous ». Le candidat à la vice-présidence est le capitaine Edmand Lara, devenu populaire pour avoir dénoncé la corruption de la police.

En octobre 2025, le duo est élu au second tour, le candidat d’un autre parti bourgeois, Unidad [Unité], arrivé en 3e position, se désistant pour Paz.

Élections générales (présidence, Chambre des députés, Sénat) 17 aout et 19 octobre 2025 / Wikipédia, 2026

Une fois au pouvoir, Paz rassure aussitôt la classe dominante. Au forum patronal La Bolivie pour le monde, le monde pour la Bolivie, il garantit qu’il poursuivra l’extractivisme (exporter le lithium et le gaz) et que l’État allègera les règles juridiques et les dépenses sociales. Sans majorité absolue au parlement, il s’appuie sur un bloc PDC-Unidad. Le vice-président Lara s’y oppose.

Avec la permission de Paz, la DEA et la CIA étatsuniennes font leur retour dans la région natale de Morales, le Chapare, d’où elles avaient été expulsées en 2008-2009. L’abolition des subventions au carburant, par le décret 5503 du 17 décembre 2025, provoque une hausse de 86 % du prix de l’essence et de 160 % du gazole. Mineurs, enseignants, travailleurs des transports, travailleurs du secteur public, paysans et Amérindiens participent à des manifestations, des grèves et des barrages routiers…

Mais la classe ouvrière ne prend pas la tête des classes semi-exploitées, comme en 1952 et en 1971. Elle ne déclenche pas la grève générale, ne génère pas de soviets à l’échelle nationale, ne s’arme presque pas.

Les bureaucrates négocient avec le gouvernement que les masses veulent chasser

La grève générale promise lors de « l’assemblée ouverte » du 1er mai par la direction de la COB n’est jamais mise en œuvre. Le texte en 16 points publié le lendemain par la bureaucratie confédérale n’en parle plus.

Sans être gênés par un parti révolutionnaire ni par l’auto-organisation (qui est limitée à certains quartiers d’El Alto), les chefs de la COB peuvent appeler à une journée d’action limitée à un jour le 4 mai. Les bureaucraties syndicales (COB…), les organisations paysannes (CSUTCB…) et une bonne partie des comités de quartier (FEJUVE) éparpillent la combattivité dans des manifestations séparées, des blocages de route sans autodéfense organisée, des grèves de 24 h décrétées à des dates différentes : les routiers et les hôpitaux publics le 6 mai, les enseignants du primaire le 11 mai, les mineurs de entreprises publiques le 11 mai, ceux des entreprises privées le 14 mai… Certaines grèves sont reconduites, mais elles restent éclatées et la base ne parvient pas à imposer la grève générale jusqu’à satisfaction.

Les barrages routiers sont une forme de lutte typique de la petite bourgeoisie. Les travailleurs indépendants ne peuvent pas collectivement arrêter le travail contre le patron, puisqu’ils sont à la fois l’entrepreneur et la main-d’œuvre (avec de la famille, souvent). Le gouvernement tente de retourner la pénurie dont sont surtout victimes les Amérindiens des zones reculées et les habitants d’El Alto, le gigantesque faubourg populaire qui surplombe la capitale. Appuyé par les grands médias, il essaie aussi de discréditer le soulèvement en l’associant à Morales et au trafic de drogue. Il y parvient en partie : des mineurs de la mine d’étain de Huanuni, mis au chômage technique, exigent le 18 mai de la COB qu’elle appelle à lever les barrages.

Le 10 mai, la COB signe un pacte front populiste avec le mouvement indigéniste Ponchos Rojos et avec le sénateur Condori du parti bourgeois Unidad. Il n’y est évidemment pas question de grève générale, mais il est affirmé que la COB ne signera rien tant que Paz sera président. Une aile de la bureaucratie (les instances de Santa Cruz, Cochabamba, Tarija…) trouve que c’est trop exiger.

Le gouvernement PDC-Unidad ne perd pas son temps.

  • Le 5 mai, le gouvernement passe un pacte avec les patrons du transport de La Paz (où il y a peu de transports publics) et de Santa Cruz.
  • Le 6 mai, le gouvernement consent à réduire le prix du carburant pour les taxis.
  • Le 6 mai, la direction nationale de la principale organisation paysanne, la CSUTCB, après la « marche indigène » du 4, passe un accord avec le président qui s’engage à revoir le texte de la loi 1720.
  • Le 14 mai, des avantages supplémentaires sont accordés à la police pour garantir son zèle contre les masses en lutte. Ce jour-là, elle disperse la manifestation ouvrière de la place Murillo à La Paz. À partir de là, c’est la paysannerie indigène et les travailleurs du secteur informel d’El Alto (la gigantesque banlieue populaire qui surplombe la capitale) qui continuent à s’opposer en masse au gouvernement Paz.
  • Le 15 mai, l’appareil de la Fédération nationale des coopératives minières (Fencomin qui regroupe des petites entreprises qui sont dispensées d’impôt, interdisent la syndicalisation, souillent l’environnement), conclut un accord avec le ministre de l’économie. Les arriérés de cotisations des coopératives d’extraction de l’or envers la sécu (CNS) s’élevant à 95 millions de bolivianos (environ 7 millions d’euros, 8 millions de dollars) sont annulées. La Fencomin cesse de manifester.
  • Le 16 mai, la direction d’El Alto de la COB passe un compromis avec le gouvernement et ne se joint pas au mouvement national.
  • Le 16 mai, la direction de la CTEUB, la fédération de l’enseignement de la COB, signe avec le ministre de l’enseignement pour une prime annuelle de 2 400 bolivianos (208 dollars, 180 euros).
  • Le 12 juin, la direction de la CGTFB, qui regroupe les syndicats de l’industrie manufacturière de la COB, signe un accord avec Paz.
12 juin, Accord entre Paz et Quispe (CGTFB) / La Patria
  • Le 17 juin, les chefs du syndicat le plus important de la COB, celui de la mine publique d’étain de Huanuni, signent un accord pour une prime de 5 000 bolivianos (434 dollars, 370 euros). Le président s’engage à ne pas privatiser cette entreprise et le représentant des mineurs se justifie ainsi :

Aujourd’hui plus que jamais, nous devons œuvrer à la pacification du pays, renforcer la coordination entre les différents secteurs et répondre aux besoins d’approvisionnement de la population. (Omar Choque, 18 juin)

https://eju.tv/2026/06/presidente-paz-y-mineros-de-huanuni-acuerdan-fortalecer-la-mineria-estatal-y-la-generacion-de-empleo/

  • Le 18 juin, ceux du syndicat des mineurs de Colquiri signent un accord du même genre.
  • Le 19 juin, la direction nationale de la COB signe avec le président.
19 juin, Paz et Argollo / El Post

Le 19, il reste la moitié de la centaine de barrages routiers. Le 20 juin, le gouvernement s’empresse de décréter l’état d’exception. Le 23 juin, l’armée et la police dispersent les derniers barrages. Le 5 juillet, Vicente Salazar, dirigeant de l’organisation paysanne Tupac Katari, est arrêté.

L’ancien présent Morales (MAS) que Paz accuse d’avoir fomenté les troubles, déclare qu’il n’a jamais voulu de barrages routiers et demande de nouvelles élections dans les 90 jours.

La bureaucratie syndicale est mal récompensée. Le 13 juillet, le décret suprême 5654 supprime le prélèvement automatique des cotisations syndicales sur le salaire, instauré par le décret-loi 07204 de 1965 pour financer et corrompre l’appareil syndical.

Le 29 juillet, le FMI prête l’équivalent de 1,9 milliard de dollars à la Bolivie.

Durant 53 jours, la classe ouvrière, les travailleurs et les paysans pauvres ont défié l’État bourgeois sans disposer d’un parti révolutionnaire. Quelle fut l’activité des organisations se réclamant de Lénine et de Trotsky durant cette période cruciale ?

Le centrisme capitule devant les bureaucraties syndicales

À plusieurs reprises, une avant-garde s’est appuyée sur l’expérience locale et internationale de la classe ouvrière pour tenter d’émanciper la classe ouvrière bolivienne du nationalisme bourgeois : un groupe du POR lié aux mineurs en 1946, la Fraction léniniste du POR en 1954, la LSR en 1970, Poder Obrero en 1985. Ces noyaux ont dégénéré ou disparu, victimes de la répression féroce et surtout de la disparition de tout centre communiste international.

Par contre, dans le mouvement ouvrier actuel, aucune organisation n’a tiré les leçons de la révision du programme par la direction de la 4e Internationale en 1951, de l’incapacité du POR à se délimiter de la bourgeoisie nationale en 1952. Aucune organisation n’a tiré les leçons de la dégénérescence des deux organisations issues du POR alors qu’elles ont capitulé devant l’appareil pourri de la COB et ont rejoint un front populaire. Pire, l’influence grandissante du quasi-réformisme du courant moréniste argentin aboutit à effacer l’aspect révolutionnaire que conservait la politique du POR en 1952 : l’autodéfense des masses, la milice ouvrière et paysanne, l’insurrection ouvrière et paysanne.

Actuellement, trois organisations, le Parti ouvrier révolutionnaire (POR loriste), la Ligue ouvrière révolutionnaire pour la 4e Internationale (LOR moréniste) liée au PTS argentin et le Mouvement socialiste des travailleuses et travailleurs (MST moréniste) lié au MST argentin font référence à feue la 4e Internationale (1933-1951). Mais elles n’ont aucune intention de fusionner pour constituer un parti démocratique sur la base de son programme. Au contraire, elles se disputent d’autant plus furieusement qu’elles partagent la même révision du programme, le même opportunisme envers le nationalisme bourgeois, la même adaptation aux bureaucraties syndicales.

En juin 2026, selon les chefs du PTS argentin qui guident la LOR, la direction de la COB ne trahit pas, elle joue la montre.

La direction de la COB semble hésiter à mettre en œuvre les moyens nécessaires pour organiser la grève générale et adopte une stratégie d’usure. (Matías Maiello & Josefina Martínez, Les Leçons stratégiques de la rébellion bolivienne et la crise organique en Amérique latine, 9 juin 2026)

https://www.revolutionpermanente.fr/Les-lecons-strategiques-de-la-rebellion-bolivienne-et-la-crise-organique-en-Amerique-latine

Mais décréter des « journées d’action » et négocier avec le gouvernement Paz n’ont rien à voir avec une « stratégie d’usure » du gouvernement. Il s’agit de manœuvres, bien connues dans le monde entier, pour user la combattivité des travailleurs, pour saboter la grève générale et écarter tout risque de paralysie du capitalisme national, tout risque de révolution sociale.

Avec de tels professeurs, il n’est pas étonnant que la LOR s’en remette à la direction syndicale.

Il faut que la direction de la COB mette enfin en œuvre la grève générale décrétée le 1er mai dernier et joue son rôle de direction et de coordinatrice de la lutte qu’elle fuit sans cesse jusqu’à présent. (LOR, 12 juin 2026)

https://www.revolutionpermanente.fr/Bolivie-Mario-Argollo-de-la-COB-refuse-d-appeler-a-la-demission-de-Paz-et-temporise

Le POR loriste invoque toujours son bloc politique avec les staliniens dans la COB de 1970-1971, son bloc avec un secteur de l’armée bourgeoise durant l’Assemblée populaire de 1971 (Masas n° 2886, 17 juin, p. 4), son front populaire en exil (FRA) avec les staliniens, le PRIN et le général Torres. Il a toujours pour ligne le « front révolutionnaire antiimpérialiste », le « front unitaire de la nation opprimée pour libérer le pays de l’impérialisme » (Masas n° 2885, 10 juin, p. 8) qui prépare la trahison suivante des partis nationalistes et des généraux populistes.

Le POR sert parfois de béquille « radicale » à la direction de la COB. Largement intégré à l’appareil syndical dans l’enseignement, il soutient la journée d’action du 11 mai qui s’oppose à la grève générale contre le gouvernement.

Le dirigeant syndical des enseignants de La Paz, José Luis Álvarez, a confirmé que la grève de 24 heures est maintenue pour ce lundi 11 mai au niveau national. (Unitel, 10 mai 2026)

À la veille de la trahison de la direction de la COB du 19 juin, le POR se fait toujours des illusions sur la bureaucratie qui a trahi en 1952 et en 1971. Il la donne même en exemple à suivre quand il reproche à la direction locale de Cochabamba de « s’éloigner de la position de la COB » (Masas n° 2886, 17 juin, p. 8).

Le MST affilié à la LIS est encore plus opportuniste. Il prétend absurdement que la confédération bureaucratisée serait un soviet, un organe de double pouvoir, ce qui est à la fois une apologie de la COB et une insulte à la Commune de Paris de 1871, aux soviets russes de 1905 et 1917, aux conseils d’ouvriers et de soldats allemands de 1918, etc.

La COB n’est plus un simple syndicat, mais devient un organe de double pouvoir… Il est du devoir de ses dirigeants actuels de mener le double pouvoir à la victoire. Cela signifie le gouvernement de la COB et des organisations paysannes et populaires en lutte. L’alliance concrète qui s’est formée à la tête de la COB doit gouverner. (MST, 20 mai 2026)

https://www.mstbolivia.org/bolivia-todo-el-poder-a-la-cob-y-organizaciones-campesinas-y-populares-en-lucha.html

Contrairement aux loristes du POR, les morénistes de la LOR et du MST escamotent la question de l’autodéfense et de l’armement.

Un parti unifié et démocratique pour appliquer les thèses de Pulacayo et armer les travailleurs !

L’armement des masses en lutte et la création de soviets (des comités populaires à la base, coordonnés et centralisés régionalement et nationalement au moyen de délégués élus et révocables) sont les seuls moyens de déborder la direction de la COB et de faire tomber Paz, de constituer un gouvernement ouvrier et paysan et non un replâtrage au profit d’un autre représentant de la bourgeoisie.

Tant qu’existera le capitalisme, le mouvement ouvrier sera menacé en permanence par la répression… Pour repousser les bandes fascistes et les briseurs de grève, formons des piquets de grève ouvriers dument armés… Ce qui est fondamental c’est de montrer aux travailleurs de base qu’ils doivent s’armer contre la bourgeoisie, elle-même armée jusqu’aux dents. (« Thèses de Pulacayo », novembre 1946, dans Lora, Bolivie : de la naissance du POR à l’Assemblée populaire, EDI, p. 17)

https://groupemarxiste.info/theses-centrales-de-la-federation-syndicale-des-travailleurs-des-mines-de-bolivie-theses-de-pulacayo/

Vinto, 8 juin, la police tire des gaz lacrymogènes / photo Dico Soliz

Le prolétariat bolivien mérite mieux que la multiplication de sectes concurrentes sans démocratie interne, tout aussi opportunistes les unes que les autres. Pour renverser le capitalisme, il faut un seul parti bolchevik, démocratique et internationaliste, basé sur les programmes de l’Internationale communiste et de la 4e Internationale. Pour empêcher les trahisons et chasser les bureaucraties corrompues liées aux exploiteurs, il faut une seule tendance syndicale lutte de classe dans la COB et ses syndicats, les comités de quartier, les organisations de paysans travailleurs, de travailleuses, d’étudiants…

Ainsi, triompheront les thèses de Pulacayo de 1946 :

  • Dehors, l’armée américaine, la CIA et la DEA ! Annulation de la dette au FMI et au capital bancaire étranger !
  • Rupture des organisations ouvrières, paysannes, indigènes et étudiantes avec le gouvernement capitaliste et toute la bourgeoisie prétendument démocratique ou antiimpérialiste !
  • Démocratie dans les syndicats, les organisations paysannes, étudiantes, féminines et amérindiennes ! Indépendance vis-à-vis de l’État bourgeois, quel que soit le gouvernement temporairement à sa tête ! Rémunération des permanents au niveau moyen des salaires des travailleurs de leur secteur !
  • Assemblées ouvertes des usines, mines, transports, districts, lycées, universités et communautés paysannes ! Élections de délégués révocables dans des soviets locaux et dans un soviet national !
  • Contrôle ouvrier du commerce, des banques, des entreprises de transport, des mines et de toute l’industrie ! Nationalisation sans indemnités ni rachat des latifundias et des grandes entreprises !
  • Organisation par le mouvement ouvrier de comités de soldats pour la fraternisation avec les masses en lutte ! Dissolution des forces de répression ! Milices ouvrières et paysannes ! Insurrection armée !
  • Gouvernement ouvrier et paysan ! Fédération socialiste d’Amérique latine !

4 septembre 2026

Collectif révolution permanente (Autriche, Espagne, France, Turquie)