Trump déclenche la guerre économique et menace l’Iran

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De 1944 à 2016, l’État américain s’est efforcé d’administrer le capitalisme mondial

La bourgeoisie américaine a pris la suprématie avec la première guerre mondiale.

Les forces productives créées par le capitalisme ne pouvaient plus tenir dans le cadre des forces sociales du capitalisme, y compris dans le cadre de celles de l’État national. De là, la guerre. Quel a été le résultat pour l’Europe ? Une aggravation considérable de la situation… L’Amérique est maintenant la force essentielle du monde capitaliste. (Trotsky, Europe et Amérique, 28 juillet 1924)

Entre la signature du Traité de Versailles (1919) et l’offensive japonaise à Pearl Harbour (1941), la représentation politique de la bourgeoisie américaine, tout en étendant et renforçant sa zone d’influence, a refusé d’assumer l’ordre mondial.

Par contre, à partir de la fin de la seconde guerre mondiale, les États-Unis ont impulsé des traités économiques multilatéraux (Bretton Woods, AGETAC-GATT…) et bâti des institutions à vocation mondiale (ONU, FMI, BIRD-BM, OMC…). N’ayant pas grand-chose à craindre alors de la concurrence, l’État américain poussait à la baisse des obstacles aux échanges et aux investissements transfrontaliers. Il l’a négociée dans un cadre mondial (AGETAC-OMC). Dans ce cadre, il a prôné l’égalité de traitement pour tous les pays capitalistes (« la clause de la nation la plus favorisée »).

L’État américain administrait le monde sans négliger ses propres intérêts. Cependant, il prenait ainsi des risques. Avec l’offensive contre l’URSS (« guerre froide ») et la révolution chinoise (guerre de Corée), il a complété ce dispositif économique par des alliances régionales militaires (OTAN en 1949, OTASE en 1954…). La supériorité militaire écrasante des États-Unis en matière nucléaire, conventionnelle et de renseignement n’a pas empêché la conquête de l’Est de l’Europe par l’armée de l’URSS, la défaite à Cuba et au Vietnam, des échecs humiliants en Afghanistan et en Irak.

À la fin des années 1970, une partie importante du monde échappait au capitalisme : URSS et Europe de l’est, Chine, Vietnam, Laos, Cuba. Mais l’économie collectivisée était partout fragilisée par l’usurpation du pouvoir par une caste parasitaire et privilégiée. Le capitalisme mondial exerçait une pression économique, idéologique, militaire sur ces États ouvriers dégénérés. L’État américain menait consciemment l’offensive contre tout risque révolutionnaire et pour le rétablissement du capitalisme, en misant sur le fractionnement national de la bureaucratie stalinienne (rupture entre URSS et Yougoslavie, rupture entre Chine et URSS, tensions entre Chine et Vietnam…).

L’économie américaine reste le premier producteur du monde avec un PIB de 19 300 milliards de dollars en 2017 (devant la Chine : 11 900 milliards). Les États-Unis sont le premier extracteur de pétrole et de gaz naturel du monde et le premier exportateur agricole. En matière industrielle, les groupes américains figurent dans de nombreux oligopoles internationaux : raffinage, automobile, aéronautique, armement, électronique, alimentation, pharmacie, produits d’hygiène, articles de sport… Ils sont prépondérants dans la finance et, ensemble, leurs bourses de produits financiers et de matières premières (NYSE, NASDAQ, AMEX…) l’emportent largement sur la place de Londres. Le dollar occupe de loin la première place devant l’euro dans les échanges de devises (et les produits dérivés des devises).

La recherche et l’enseignement supérieur attirent des chercheurs et des étudiants du monde entier. Il en résulte que les États-Unis l’emportent toujours pour la détention de brevets. La culture étasunienne influence le monde entier. L’anglais, bien que moins parlé que le chinois, est la langue des échanges internationaux, d’autant qu’il était déjà celui de la puissance hégémonique lors du capitalisme ascendant au XIXe siècle.

Si un pays peut brutaliser le monde, c’est bien les États-Unis. Sa puissance militaire, diplomatique, scientifique, culturelle et son pouvoir économique sont inégalés. (The Economist, 9 juin 2018)

La suprématie américaine est de plus en plus battue en brèche, non seulement par la montée en puissance de l’impérialisme chinois, mais aussi par les velléités de tous les autres impérialismes qui se glissent dans chaque interstice laissé vacant par l’impérialisme américain. Cette érosion ne peut durer sans conséquences autrement plus graves pour la bourgeoisie américaine.

L’affaiblissement de la domination américaine

À cause des victoires de l’armée de l’URSS contre l’impérialisme allemand, de la révolution chinoise et de ses risques d’extension en Asie, de la révolution en Yougoslavie et en Albanie, de la montée révolutionnaire en Europe à partir de 1943 (Italie, Grèce, France…), les gouvernements américains démocrates ou républicains ont ménagé les rivaux impérialistes (Grande-Bretagne, France, Pays-Bas…), voire les ont reconstruits (Japon, Allemagne, Italie…). La guerre du Vietnam a facilité l’émergence de nouveaux capitalismes (Brésil, Corée du Sud…). Comme tout capitalisme émergent, leurs bourgeoisies se sont au début protégées par des mesures protectionnistes.

Alors que l’impérialisme hégémonique avait supporté l’essentiel du fardeau du militarisme, le rétablissement du capitalisme en Europe de l’Est et en Russie à partir de 1989 a bénéficié d’abord aux puissances impérialistes concurrentes d’Europe de l’ouest, en particulier l’Allemagne. Les nouvelles bourgeoisies russe et chinoise se sont appuyées sur la taille de leur territoire ainsi que sur l’héritage culturel et industriel des anciennes économies planifiées pour résister aux anciennes puissances impérialistes et pour se constituer en puissances impérialistes.

Depuis les années 1970, les États-Unis importent plus de richesses qu’ils n’en exportent. En 2017, le déficit de la balance des échanges de biens et services s’est creusé de plus de 12 % pour atteindre 566 milliards de dollars, et même 796 milliards si on se limite aux biens (la différence étant l’excédent de la balance des services). Même la reprise mondiale ne fait qu’accentuer la perte de compétitivité de l’économie américaine. L’excédent commercial de la Chine avec les États-Unis augmente de 10 % en 2017 pour un montant évalué par la Maison blanche à plus de 375 milliards de dollars (montant que les autorités chinoises contestent en le minorant de 100 milliards). Au premier trimestre 2018, cet excédent s’élève encore de près de 20 % par rapport au premier trimestre 2017 !

Et ce n’est pas du côté de l’Europe que la bourgeoisie américaine pourra se consoler, avec un déficit commercial récurrent et en hausse constante depuis plusieurs années, notamment avec l’Allemagne, ce qui a fait dire à Trump à Davos que « l’Union européenne est injuste avec les États-Unis » (28 janvier 2018). Il l’accuse de maintenir des taxes frappant les exportations américaines plus élevées que celles appliquées aux États-Unis à l’encontre des produits européens. Les États-Unis sont en réalité commercialement déficitaires presqu’avec la Terre entière, du Canada au Japon, de l’Allemagne à la Corée du Sud, etc.

La fuite en avant dans le protectionnisme

Jusqu’à récemment, le gouvernement américain prétextait des vertus du libre-échange pour se faire ouvrir les marchés étrangers. La protection par l’État des entreprises locales ne s’est jamais bornée aux tarifs douaniers, elle peut recourir aux « barrières non-tarifaires » : mesures administratives et normes, marchés publics réservés, subventions, réduction de la taxation des entreprises, manipulation du taux de change, brevets et autres « propriétés intellectuelles », restrictions à l’investissement étranger…

Le message à Pékin est clair : deux fois cette semaine, le gouvernement allemand a empêché les investisseurs chinois de prendre le contrôle d’entreprises allemandes. La banque publique allemande KfW acquiert une participation de 20 % dans l’opérateur de réseau 50Hertz afin d’empêcher l’entrée de la société d’État chinoise SGCC dans son capital. Et la reprise du constructeur de machines-outils westphalien Leifeld Metal Spinning par des investisseurs chinois est interdite. (Deutschlandfunk, 27 juillet 2018)

À cause de la guerre du Vietnam et de l’affaiblissement du dollar, Nixon a amorcé l’abandon par les États-Unis de leurs responsabilités mondiales avec la destruction du système monétaire international mis en place lors des accords de Bretton Woods. En 1971, il décrète unilatéralement l’inconvertibilité du dollar en or.

Trump va beaucoup plus loin dans ce renoncement.

Quand un pays [les États-Unis] perd des milliards de dollars en commerçant, potentiellement avec tous les pays avec lesquels il fait des affaires, les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner. Par exemple, quand on a un déficit de 100 milliards de dollars avec un pays et qu’il fait le malin, on arrête de faire des affaires et on gagne gros. C’est facile. (Trump, 2 mars 2018)

Perdre sa position, voilà la hantise de la bourgeoisie américaine qui la pousse à accepter bon an mal an Trump, élu avec moins de voix que sa rivale, comme démiurge, malgré toute l’horreur que ses mauvaises manières inspirent à ses élites.

Le maintien d’une classe dominante se révèle chaque jour davantage un obstacle au développement des forces productives industrielles, ainsi qu’à celui de la science, de l’art et en particulier des formes affinées de la vie sociale. Il n’y a jamais eu d’hommes plus grossiers que nos modernes bourgeois. (Engels, La Question du logement, 1872)

À contrepied de la doctrine officielle de ses prédécesseurs démocrates ou républicains, le président des États-Unis rejette les négociations et les accords multilatéraux, augmente unilatéralement les droits de douane, revient sur les engagements des États-Unis. Comme l’expliquait Hegel, le contingent réalise le nécessaire. Avec son style de cowboy et ses solutions à l’emporte-pièce, Trump exprime l’impérieuse nécessité pour la bourgeoisie américaine de se sortir d’une situation qui la mine chaque jour un peu plus, de conserver une base industrielle. Et en même temps, il dévoile son impasse, sauf à marcher à la guerre, économique sans aucun doute, militaire à terme.

Le 31 mai, Trump confirme l’application de 25 % de taxes sur l’acier et 10 % sur l’aluminium européen, ce qui touchera essentiellement l’Allemagne et l’Italie, pourtant de vieux alliés des États-Unis. Sont également concernés d’autres alliés, le Canada et le Mexique, tandis que l’Argentine, le Brésil et l’Australie qui ont accepté de réduire leur production y échappent. Quant à l’acier chinois, c’est dès le mois de mars que ces taxes lui sont appliquées. La Chine est la principale productrice mondiale d’acier et connaît même une crise de surproduction. En partie évincée du marché américain, la Chine cherchera nécessairement à écouler ailleurs sa production, d’où les craintes des groupes sidérurgistes implantés en Europe. Mais il n’y pas que l’acier qui est dans le viseur américain.

Nous imposerons des droits de douane sur 50 milliards [de produits chinois], puis sur 100 milliards. Vous savez, à un certain point, ils manqueront de munitions. (Trump, 12 avril 2018)

Les États-Unis annoncent le 15 juin la taxation d’une liste de 1 102 produits d’origine chinoise devant s’appliquer à partir du 6 juillet, la Chine ripostant par des mesures similaires à l’encontre de 659 produits américains. L’escalade est engagée puisque Trump menace désormais de taxer à 10 % quelque 200 milliards supplémentaires d’importations chinoises, Xi dénonçant le chantage américain et promettant des représailles.

Évidemment, les autres impérialismes, petits et grands, crient à la trahison des règles du commerce, annoncent des mesures de rétorsion en taxant à même hauteur les produits américains et veulent saisir l’Organisation mondiale du commerce pour faire condamner ces pratiques. Problème : les États-Unis vouent désormais l’OMC aux gémonies, l’accusant de couvrir le dumping de ses concurrents, et bloque la nomination des juges de l’OMC statuant sur l’appel, le rendant ainsi impuissant… Trudeau considère qu’il s’agit « d’un affront pour le partenariat de sécurité existant de longue date entre le Canada et les États-Unis », le président Macron, parait-il, téléphone à Trump pour lui dire que sa décision est « une erreur et qu’elle est illégale », tandis que la chancelière Merkel dénonce « une escalade qui nuira à tout le monde », ce d’autant que les exportations allemandes d’automobiles sont également désormais menacées d’être taxées par Trump. Au G7 du 3 juin 2017, tous ont condamné les États-Unis.

Si les États-Unis introduisent des sanctions commerciales, y compris en relevant leurs droits de douane, alors tous les fruits des négociations commerciales et économiques deviendront sans effet. (Chine nouvelle, 3 juin 2018)

Lors du G7 des 8 et 9 juin 2018, Trump refuse au bout du compte de signer le communiqué commun laborieusement négocié. Il précise même ses menaces à l’encontre des excédents commerciaux canadien et allemand. Les autres États restent divisés par leurs intérêts propres selon qu’ils estiment avoir plus à perdre ou à gagner à s’engager dans un bras de fer avec les États-Unis. Les bourgeoisies européennes ne décident que de légères mesures de rétorsion, emmenées par l’Allemagne qui est en première ligne des échanges avec les États-Unis. Cette réponse mesurée ne calme pourtant pas l’agressivité des États-Unis puisque Trump menace aussitôt de taxer à 20 %, contre 2,5 % aujourd’hui, toutes les importations de voitures européennes, c’est-à-dire essentiellement l’industrie allemande !

Le pouvoir politique peut causer un grand dommage au développement économique et produire un gaspillage massif. (Engels, Lettre à Conrad Schmidt, 27 octobre 1890)

La guerre commerciale est inséparable du militarisme et constitue le prélude de la guerre tout court.

Les États-Unis négocient unilatéralement avec la Corée du Nord et rompent l’accord multilatéral avec l’Iran

Un autre front, plus directement militaire, a pour cadre la rivalité des États-Unis avec la Chine : la Corée du Nord. Soufflant le chaud et le froid, Trump obtient que la clique stalinienne de Pyongyang gèle ses projets nucléaires. Un sommet entre le dictateur nord-coréen et le président américain se tient le 12 juin à Singapour. Cette initiative a pour but de faire restaurer totalement le capitalisme en Corée du Nord et donc d’unifier le pays sous son influence. Ainsi, Trump espère faire pression sur la Chine. Au passage, il piétine ses partenaires traditionnels qui ne sont pas associés aux négociations.

Un compromis de ce type est le cauchemar des alliés les plus proches de la région, la Corée du Sud et le Japon. (The Economist, 9 juin 2018)

L’impérialisme américain tente de retrouver un rôle prépondérant au Proche-Orient où il a perdu du terrain. Le 8 mai, Trump annonce le retrait de l’accord conclu en 2015 avec l’Iran et d’autres puissances impérialistes (dont la Russie et la Chine) instituant l’arrêt du programme nucléaire contre une levée progressive des sanctions économiques.

Par conséquent, Trump tente de rallier la Turquie et mise plus que jamais sur Israël et l’Arabie saoudite. Le 6 décembre 2017, il annonce le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, donnant ainsi son plein appui à la poursuite de la colonisation sioniste. Depuis le 30 mars, Netanyahou fait estropier et massacrer des centaines de Palestiniens désarmés à la frontière de la bande de Gaza. Dans la nuit du 9 au 10 mai, 28 avions de l’armée israélienne attaquent des positions iraniennes en Syrie. Le régime islamiste turc peut réprimer à grande échelle. L’armée turque reçoit l’autorisation américaine pour intervenir contre les Kurdes en Syrie et en Irak. Le tyran sanguinaire Assad reçoit l’autorisation de réduire les derniers bastions de ses opposants en Syrie.

Le chef de la diplomatie américaine Pompeo a menacé l’Iran « des sanctions les plus fortes de l’Histoire », indiquant que « l’Iran n’aurait plus jamais carte blanche pour dominer le Moyen-Orient » et qu’il s’apprêtait à « traquer les agents iraniens et leurs supplétifs du Hezbollah à travers le monde pour les écraser ». Pareilles menaces sont calculées pour pousser le régime clérical iranien, qui ne peut capituler sans disparaître, à la fuite en avant et justifier d’autant mieux l’intervention militaire. L’aile la plus conservatrice du régime mise sur le sentiment national et antiimpérialiste. L’État réduit les infimes espaces de liberté conquis par la classe ouvrière et la jeunesse.

Non contents de menacer l’Iran, les États-Unis ont sans aucune ambigüité averti les autres pays signataires de l’accord avec l’Iran, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne que leurs entreprises s’exposeraient à de lourdes poursuites et sanctions financières si elles maintenaient des relations commerciales et financières avec l’Iran.

Derrière l’Arabie saoudite et Israël, se tiennent les États-Unis ; mais derrière l’Iran, puissance régionale qui a le tort de leur faire de l’ombre, le soutien de la Russie et de la Chine est plus incertain, compte-tenu de l’énorme avantage militaire des États-Unis en cas de confrontation. La pression de l’impérialisme américain sur l’Iran, bien loin de faciliter la lutte des travailleurs et des jeunes iraniens, est un coup supplémentaire, comme elle est un coup supplémentaire porté aux Palestiniens par les encouragements et le soutien donné à la colonisation israélienne en échange de son engagement militaire contre l’Iran.

Pour les travailleuses et les travailleurs conscients, le mot d’ordre de l’opposition à toute sanction économique et toute intervention militaire impérialiste contre l’Iran va de pair avec le soutien aux combats de la classe ouvrière et la jeunesse iraniennes pour renverser la dictature islamiste réactionnaire comme il va de pair avec le soutien aux combats des Palestiniens pour leurs droits contre l’État d’Israël.

Les contradictions inextricables des gouvernements impérialistes

Après avoir beaucoup mis en scène son amitié et sa proximité avec Trump, censées le retenir, Macron a dû déchanter. Aux côtés de Merkel, il a retrouvé des accents combatifs pour s’opposer : « Ne soyons pas faibles, ne subissons pas ! Accepterons-nous la règle de l’autre ou sa tyrannie ? Qui doit décider de nos choix commerciaux ? » (10 mai 2018).

Mais derrière les coups de menton, la réalité est cruelle, les bourgeoisies européennes n’ont pas –ou presque– les moyens de préserver leurs entreprises des sanctions américaines. En effet, à partir du moment où les entreprises multinationales européennes font des affaires avec les États-Unis (un marché plus important que l’Iran), elles ne peuvent échapper aux sanctions.

La commission européenne a beau avoir ressorti de la naphtaline un règlement de 1996 dite « loi de blocage » pour empêcher les poursuites américaines en Europe, le parapluie est bien dérisoire. Ainsi après Total, Engie renonce à son tour à s’engager en Iran. L’Allemagne sera la plus touchée, avec notamment Siemens et Daimler, mais aussi l’Italie et la France avec, outre le pétrole et le gaz, PSA et Renault, sans parler des engagements de vente d’Airbus qui touchent à la fois l’Allemagne et la France. Les places perdues par les impérialismes européens devraient être prises par les impérialismes russe et chinois, la Russie étant déjà sous le coup de sanctions américaines et la Chine n’étant pas décidée à céder aux injonctions américaines.

Il n’y a pas d’impérialisme européen à proprement parler. L’Union européenne est un compromis bancal entre des États bourgeois aux frontières trop étroites. L’UE est fragilisée par le départ de la Grande-Bretagne (« Brexit ») mais aussi par la dissidence de pays de la Baltique et d’Europe centrale (« groupe de Visegrád »). Le désaccord est apparu en 2015-2016 avec le refus de la Pologne, de la Tchéquie, de la Slovaquie, de la Hongrie… d’accueillir des réfugiés. Il ne s’est pas atténué depuis que la coalition CDU-SPD dirigée par Merkel a fermé à son tour ses frontières. En effet, les gouvernements « populistes » choisissent l’alliance avec l’impérialisme américain contre l’impérialisme russe… et l’impérialisme allemand. Pour cette raison, bien qu’ils propagent l’antisémitisme en leur sein, ils sont alliés étroitement à Israël.

Le 22 juillet, l’Union européenne semble prête à chercher un compromis avec l’État américain sur le dos de la Chine.

Le président des États-Unis Donald Trump et celui de la Commission européenne Jean-Claude Juncker ont annoncé un accord pour désamorcer le conflit commercial entre Washington et Bruxelles qui se traduit par des droits de douane réciproques. Selon une source européenne, un nouveau tarif frappera les automobiles importées aux États-Unis. L’UE augmentera immédiatement ses achats de soja, déclare Trump qui, de son côté, a promis de reconsidérer les droits de douane qui touchent désormais l’acier et l’aluminium importés d’Europe… Trump a aussi précisé que les EU et l’UE réfléchissent en commun à une réforme de l’OMC. En particulier, elle viserait la Chine qui est accusée de ne pas respecter les droits de la propriété intellectuelle et à l’obliger à transférer sa technologie. (El País, 25 juillet 2018)

Pour Trump, l’échange international est « un jeu à somme nulle » : selon lui, ce qui est gagné par un pays est forcément égal à ce que perd un autre.

Cette vision archaïque relève du mercantilisme. Cette doctrine est dépassée depuis la fin du XVIIIe siècle. Adam Smith et David Ricardo démontrèrent que les échanges internationaux stimulent le développement des forces productives : la richesse mondiale totale est plus élevée avec la spécialisation que si chaque pays restait en autarcie. Évidemment, les « économistes classiques », liés à la bourgeoisie industrielle britannique, oubliaient que le capitalisme a émergé du pillage colonial et laissaient sans réponse la question de la répartition du gain obtenu par la division internationale du travail.

Si les libre-échangistes ne peuvent pas comprendre comment un pays peut s’enrichir aux dépens de l’autre, nous ne devons pas en être étonnés, puisque ces mêmes messieurs ne veulent pas non plus comprendre comment, dans l’intérieur d’un pays, une classe peut s’enrichir aux dépens d’une autre classe. (Marx, Discours sur le libre-échange, 9 janvier 1848)

L’internationalisation des forces productives est un phénomène irréversible dont même l’économie nationale la plus vaste et la plus forte ne peut s’extraire.

Les entreprises de la métallurgie, constructeurs automobiles en tête, se plaignent des taxes sur l’acier, qui se traduisent par un renchérissement spectaculaire de leur matériau de base… Les annonces d’une possible restriction des investissements chinois dans la technologie américaine ont fait chuter cette semaine le NASDAQ. (Le Monde, 29 juin 2018)

Ainsi, en l’espace de quelques semaines, le monde se retrouve brutalement au bord d’une guerre commerciale généralisée.

Les membres de l’OMC ont mis en place davantage de mesures restrictives pour le commerce entre mi-octobre 2017 et mi-mai 2018 qu’au cours de la période d’examen précédente (de mi-octobre 2016 à mi-octobre 2017), d’après le rapport de milieu d’année du Directeur général sur les faits nouveaux relatifs au commerce présenté aux Membres le 25 juillet, à l’occasion d’une réunion de l’Organe d’examen des politiques commerciales. (OMC, 25 juillet 2018)

Le retour du protectionnisme des années 1930 comme les nouvelles menaces militaires sont autant de manifestations du pourrissement du mode de production capitaliste, au premier chef de celui de l’impérialisme le plus puissant, les États-Unis.

Le « patriotisme économique » se construit toujours sur le dos des travailleurs

Quand une bourgeoisie nationale perd au jeu de la compétition inhérente au capitalisme, elle invoque la déloyauté de l’étranger et invoque la défense des travailleurs locaux. C’est aussi vrai aux États-Unis qu’en Italie, en Grande-Bretagne ou en France.

Notre industrie a été la cible depuis des années, depuis des décennies même, d’attaques commerciales déloyales. Et ça a provoqué chez nous la fermeture d’usines, de hauts fourneaux, le licenciement de millions de travailleurs, avec des communautés décimées. Eh bien, ça, ça va s’arrêter ! (Trump, 9 mars 2018)

Trump a gagné la présidence en adjoignant à l’électorat habituel du Parti républicain une couche de la classe ouvrière blanche qui votait plutôt pour l’autre parti bourgeois, le Parti démocrate. Il s’adresse de nouveau à la « rust belt » (la ceinture de la rouille), toute cette zone sinistrée par la concurrence internationale mais aussi par les décisions des groupes industriels (dont les délocalisations vers le Mexique et aussi le Sud des États-Unis, moins syndiqué), dont il vise à nouveau les voix pour les prochaines élections (celles de « mi-mandat » en novembre 2018, la présidentielle de novembre 2020). La bureaucratie syndicale de la principale confédération américaine, l’AFL-CIO, aide cette mystification.

Le président Donald Trump, au lieu de se contenter de parler du problème, fait pour la première fois quelque chose pour le résoudre. C’est un premier pas et nous le trouvons positif. (Richard Trumka, président de l’AFL-CIO, 6 mars 2018)

La bureaucratie de la confédération rivale, CtW (qui s’appuie sur le syndicat des camionneurs IBT), est tout autant sociale-chauvine.

Nous sommes prêts à collaborer avec la Maison blanche et les autres syndicats américains pour défendre ces droits de douane et vérifier leur application afin de protéger les travailleurs américains et notre bien-être national. (James P. Hoffa, président de l’IBT, 8 mars 2018)

C’est une mystification. Aux États-Unis, le protectionnisme censé ramener les usines cause en réalité plus de dégâts qu’il ne crée des emplois. Par exemple, le groupe Ford qui avait renoncé à produire au Mexique un de ses modèles, ce dont Trump s’était grandement vanté, le fabriquera finalement en Chine pour échapper au renchérissement de l’acier qui est importé et donc taxé par Trump ! Les trois principaux constructeurs américains font eux-mêmes produire à l’extérieur, essentiellement au Canada et au Mexique, environ 15 % des automobiles qu’ils vendent sur le marché national.

Quant aux constructeurs étrangers, ils ne se contentent pas d’exporter aux États-Unis leurs véhicules. Pour contourner le protectionnisme de l’État et le chauvinisme des clients, les groupes Toyota, Honda, Hyundai, Nissan et Volkswagen y ont créé depuis longtemps des filiales qui produisent soit pour le marché intérieur, soit pour l’exportation : 17 usines et 65 000 salariés au total. En outre, Fiat a pris en 2010 le contrôle de l’un des trois groupes historiques, Chrysler.

Au bout du compte, d’après le cabinet Trade Partnership Worldwide, si les taxes sur l’acier et l’aluminium pourraient permettre la création de 92 000 emplois, elles devraient en même temps en détruire quelques 250 000 autres. Les travailleurs ne gagneront rien à la guerre économique qui s’annonce, au contraire. Ni aux États-Unis, ni ailleurs. À défaut d’une amélioration quelconque de leur situation, Trump leur vend un nationalisme illusoire. Le populisme, la xénophobie et le racisme sont adoptés par les gouvernements aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Italie, en Autriche, en Hongrie, en Pologne, etc.

Vous ne pourriez pas croire à quel point ces migrants sont mauvais. Ce ne sont pas des gens, ce sont des animaux. (Trump, 16 mai 2018)

C’est une marque de la putréfaction historique du mode de production capitaliste au stade impérialiste.

Le monde du capitalisme décadent est surpeuplé. La question de l’admission d’une centaine de réfugiés supplémentaire devient un problème majeur pour une puissance mondiale comme les États-Unis. (Trotsky, Manifeste de la 4e Internationale, mai 1940)

C’est aussi la rançon des trahisons des combats révolutionnaires du prolétariat par ses vieilles et nouvelles directions « réformistes ». La crise de direction du prolétariat mondial s’accentue. L’Internationale communiste, qui était une internationale révolutionnaire de masse, est devenue un instrument de la contre-révolution dans les années 1930 en passant sous le contrôle de la bureaucratie stalinienne de l’URSS. La 4e Internationale, fondée en 1938 pour la remplacer, éclate dans les années 1950 sous l’influence du stalinisme et du nationalisme bourgeois. On trouve même en France des organisations issues du « trotskysme » (POID, POI) qui renchérissent dans la défense de la nation avec les débris du stalinisme (PCF, PRCF…) et de la social-démocratie (PS, Générations, la France insoumise…).

Défendre la « libération nationale » [dans un pays impérialiste] est une politique qui semble faite exprès pour détourner l’attention des travailleurs des problèmes fondamentaux, pour affaiblir la lutte contre le capitalisme et pour les contraindre à chercher l’ennemi principal et la cause première de leur misère hors des frontières. (Trotsky, La Seule voie, 14 septembre 1932)

Le socialisme petit-bourgeois ou bourgeois (du travaillisme au stalinisme) fait passer l’étatisme en général et le protectionnisme en particulier comme progressistes alors qu’ils sont portés au paroxysme par le fascisme. Par contre, l’aile internationaliste du mouvement ouvrier a toujours combattu le protectionnisme, de la fondation de la Ligue des communistes en 1847 à la disparition de la 4e Internationale en 1951-1953.

Ne croyez pas qu’en faisant la critique de la liberté commerciale nous ayons l’intention de défendre le système protectionniste. On se dit ennemi du régime constitutionnel, on ne se dit pas pour cela ami de l’ancien régime. (Marx, Discours sur le libre-échange, 9 janvier 1848)

Chez les électeurs, il ne pouvait pas ne pas se manifester çà et là des tendances protectionnistes, mais fallait-il en tenir compte ? (Engels & Marx, Circulaire à la direction du SAPD, septembre 1879)

La social-démocratie lutte contre le militarisme, le colonialisme, le protectionnisme douanier tout comme elle combat tout l’appareil de base de l’État de classe existant, son administration, sa législation, son système scolaire, etc. (Luxemburg, L’État-nation et le prolétariat, 1908)

Ainsi, ceux qui dans le mouvement ouvrier contemporain condamnent les ravages de la « mondialisation » au lieu d’appeler au renversement du capitalisme et prônent comme le chef de LFI Mélenchon, un « protectionnisme solidaire » (sic), ou bien les partisans du Brexit en Grande-Bretagne du type CPB, SPEW et SWP, se rangent en réalité derrière les fractions les plus réactionnaires de leur bourgeoisie.

Pour l’indépendance de classe, pour la dictature du prolétariat

Ce n’est pas seulement Trump qui pose problème. Tous les gouvernements bourgeois coupent dans les dépenses qui améliorent la vie des travailleurs et dépensent de plus en plus dans l’appareil répressif de l’État (services secrets, armées, polices, prisons…).

Après 13 années consécutives de hausse de 1999 à 2013 et des dépenses relativement inchangées de 2012 à 2016, le total des dépenses militaires mondiales a encore augmenté en 2017. En 2017, les dépenses militaires représentent 2,2 % du produit intérieur brut mondial soit 230 dollars par personne… Les États-Unis continuent d’enregistrer les dépenses militaires les plus élevées au monde. En 2017, ils ont dépensé plus pour leurs forces armées que les sept pays les plus dépensiers suivants… La Chine a enregistré la plus forte augmentation absolue des dépenses en 2017 : 12 milliards de dollars. (Institut international de recherche sur la paix, 2 mai 2018)

La classe ouvrière peut sauver l’humanité de la catastrophe économique, sociale, écologique et politique où mène le maintien de la bourgeoisie.

Avec le niveau actuel de technique et de qualification des travailleurs, il est parfaitement possible de créer des conditions adéquates pour le développement matériel et spirituel de l’humanité tout entière. Il faudrait seulement organiser la vie économique dans chaque pays et sur notre planète entière de façon juste, scientifiquement et rationnellement, conformément à un plan général. Aussi longtemps cependant que les principales forces productives de la société sont détenues par des groupe, c’est-à-dire des cliques capitalistes isolées et aussi longtemps que l’État national demeure un outil complaisant aux mains de ces cliques, la lutte pour les marchés, pour les sources de matières premières, pour la domination du monde, doit inévitablement assumer un caractère de plus en plus destructeur. Le pouvoir d’État et la domination de l’économie ne peuvent être arrachés des mains de ces cliques impérialistes rapaces que par la classe ouvrière révolutionnaire. (Trotsky, Manifeste de la 4e Internationale, mai 1940)

Tout dépend de la construction d’une nouvelle internationale ouvrière capable de relever le drapeau du communisme.

27 juillet 2018
Collectif révolution permanente / Allemagne, Autriche, Canada, France
PD/Turquie
TML/Brésil