L’anti-impérialisme des imbéciles
(le mouvement ouvrier et la contre-révolution en Syrie)

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Les complices staliniens et centristes d’Assad et de l’islamisme

En 1981, des « trotskystes » (la SL de Robertson, l’IBT de Logan & Riley) appelèrent la bureaucratie du Kremlin à écraser la classe ouvrière de Pologne, à interdire les grèves et à dissoudre un syndicat de plusieurs millions de travailleurs salariés ; en 1989, d’autres « trotskystes » (le PCI de Lambert & Gluckstein, le SWP de Cliff & Callinicos) se félicitèrent de l’absorption de la RDA à économie étatisée par la RFA capitaliste.

 

2013, la BLS islamo-moréniste en Syrie : la barbe, les bandeaux noirs et l’index vers le ciel sont des signes islamistes
(source : site de la LOI argentine)

 

Aujourd’hui, des « trotskystes » soutiennent en Syrie, au nom de l’anti-impérialisme, soit Assad, soit les islamistes. Pourtant, les uns et les autres se réclament du bolchevisme. Or, le prolétariat est victorieux en 1917 en Russie et met fin à la guerre en Europe en 1918 grâce à un parti, le Parti bolchevik, dont la stratégie a toujours été l’indépendance vis-à-vis de la bourgeoisie. En 1919, l’Internationale communiste est proclamée pour poursuivre la révolution socialiste mondiale. À son 2e et son 4e congrès, l’IC envisage des blocs temporaires des communistes, là où la classe ouvrière était en train d’apparaître, avec la bourgeoisie des pays d’Asie à condition qu’elle combatte réellement le colonialisme. Le parti communiste devait rester indépendant du nationalisme bourgeois, a fortiori de la réaction cléricale.

Il est nécessaire de combattre le panislamisme. (Vladimir Lénine, « Première ébauche de thèses sur les questions nationale et coloniale », juillet 1920, Œuvres t. 31, Progrès, p. 150)

Mais, à cause de son isolement dans un pays arriéré, l’État ouvrier se déforme puis dégénère : la bureaucratie de l’État s’autonomise de tout contrôle de la classe ouvrière et s’empare du parti. La stalinisation de l’Internationale communiste qui en découle aboutit à la régression dans le menchevisme : la bourgeoisie serait capable de conduire des révolutions au 20e siècle.

Le stalinisme réactive la révolution par étapes (seule la révolution démocratique serait à l’ordre du jour, la révolution socialiste étant repoussée à un avenir lointain), systématise le front uni anti-impérialiste (le prolétariat doit s’allier pour mener la révolution démocratique à la bourgeoisie « anti-impérialiste » des pays opprimés) et invente le parti ouvrier et paysan (le prolétariat ne prétend pas diriger la révolution « démocratique », il se comporte en partenaire mineur du parti qui en est chargé : Guomindang, ANC, etc.).

Avec son « parti ouvrier et paysan », avec son « front uni anti-impérialiste », avec son « bloc des quatre classes »… Staline a joué en Chine le rôle réactionnaire que Tseretelli et Tchernov avaient cherché sans succès à endosser durant la révolution russe de 1917. (Max Shachtman, The History and Principles of the Left Opposition, 1933, New Park, p. 39)

Parfois, pour camoufler ses errements, la direction de l’IC passée aux mains de la bureaucratie de l’URSS invente des révolutions et les confie à des bureaucraties réformistes (direction du TUC britannique par exemple) ou à des cliques bourgeoises (entre autres, le Guomindang chinois).

Dans le but de maintenir son prestige, la bureaucratie a défendu ses prévisions alors discréditées en inventant des phénomènes révolutionnaires. En un mot, la phrase d’agitation ultra-radicale du 5e Congrès a conduit la direction à pratiquer l’opportunisme, à peindre en couleurs révolutionnaires des mouvements et des hommes qui avaient peu de choses en commun avec la révolution. (Max Shachtman, The History and Principles of the Left Opposition, 1933, New Park, p. 28)

L’Opposition de gauche russe et l’Opposition de gauche internationale de l’Internationale communiste combattent pour redresser l’IC, d’autant que le néo-menchevisme est réfuté par l’expérience en Turquie en 1920-1921 et en Chine en 1926-1927…. En 1928, l’OGI généralise à l’échelle internationale la stratégie de la révolution permanente qui a fait ses preuves en Russie.

En 1933, la politique de l’IC et du KPD aboutit à la défaite devant le nazisme du plus important prolétariat d’Europe et du plus organisé du monde entier. À partir de 1934, les partis staliniens s’orientent vers le social-chauvinisme ; à partir de 1935, ils adoptent l’alliance avec la bourgeoisie, y compris dans les pays impérialistes (« front populaire »).

En 1933, les communistes internationalistes préparent avec tous les courants qui en tirent les leçons une nouvelle internationale, dont aucun document programmatique (programme de 1938, manifeste de 1940, etc.) ne défend le front uni anti-impérialiste. Explicitement, la 4e Internationale condamne le front populaire, l’alliance avec la bourgeoisie, y compris dans les pays dominés.

Pendant la 2e Guerre mondiale, les partis ouvriers d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie sont subordonnés par la bureaucratie de l’URSS aux bourgeoisies impérialistes qui sont ses alliées temporaires, ce qui ouvre une large place dans les colonies et semi-colonies au nationalisme bourgeois. Après la guerre, le prolétariat est soumis par le stalinisme à la bourgeoisie nationale de son propre pays, peu avare à l’époque de phrases socialistes et qui s’appuie souvent sur l’URSS pour faire pression sur l’impérialisme américain. Ainsi, en Syrie et en Irak, les partis communistes ont tous deux capitulé devant les deux branches du Baas, un parti bourgeois panarabe dont l’axe est la caste des officiers des armées bourgeoises syrienne et irakienne.

L’alternative aux trahisons de la bureaucratie étatique et de l’appareil international du stalinisme était incarnée par le bolchevisme-léninisme de la 4e Internationale (QI). Mais, en 1949-51, la direction de la QI (Pablo et Mandel), en même temps qu’elle charge le stalinisme de diriger la révolution mondiale, adopte aussi sa stratégie d’alliance avec la bourgeoisie dans les pays dominés. Le secrétariat international présente cette révision du programme, pour faire « marxiste », comme le front uni anti-impérialiste des 2e et 4e congrès de l’IC.

La révolution permanente elle-même est travestie en un simple diagnostic, elle décrit un processus objectif d’une force telle qu’il peut triompher quelle que soit la direction des masses. Il n’est plus besoin, pour les révisionnistes, de s’acharner à doter la classe ouvrière mondiale d’une nouvelle internationale, qui impose de disputer la direction des masses aux réformistes, aux staliniens, aux nationalistes. Il suffirait d’exercer une pression sur la direction actuelle, de la conseiller.

Certes, une fraction (le Comité international de la QI) résiste à l’adaptation au stalinisme, mais elle se révèle incapable de rejeter le front uni anti-impérialiste de Pablo & Mandel, c’est-à-dire le front populaire dans les pays dominés. Ainsi, toutes ses composantes s’adaptent à l’étapisme et se subordonnent à des fractions de la bourgeoisie : dans les années 1950, le PCI de France dirigé par Lambert avec le nationalisme bourgeois algérien du MNA de Messali, le GOR d’Argentine dirigé par Moreno avec le justicialisme du colonel Perón, le POR de Bolivie dirigé par Lora avec le nationalisme bourgeois du MNR d’Estenssoro et de Lechín ; dans les années 1970, le WRP de Grande-Bretagne dirigé par Healy avec les régimes bourgeois aux prétentions panarabes de Hussein et de Kadhafi, le SWP des États-Unis dirigé par Hansen avec le mouvement bourgeois noir NAACP et avec l’aile du Parti démocrate opposée à la poursuite de la guerre du Vietnam…

En 1970, Hafez Al-Assad (le père) prend le pouvoir en Syrie. Le Parti communiste syrien (PCS) rejoint le Front national progressiste (FNP) qui appuie le gouvernement du Baas et d’Assad. Cette trahison conduit à la scission de ceux qui refusent de disparaitre et qui fondent le Parti communiste syrien – bureau politique. Mais cette fraction dirigée par Riad Al-Turk et George Sabra reste sur le terrain du nationalisme, de la capitulation devant la bourgeoisie. Seule change la clique de la bourgeoisie à qui se rallier. Le PCS maintenu scissionne en 1986, les deux fractions (celle dirigée par Bakdash, celle dirigée par Fayçal) continuant à participer au FNP. Le PCS-BP participe, avec divers partis bourgeois d’opposition, à un front populaire, l’Assemblée nationale démocratique (AND).

En Iran, une véritable révolution commence en 1978 : les travailleurs font grève, une partie de l’armée se rebelle, la population s’arme, les libertés sont conquises, la classe ouvrière s’organise en masse. Mais le parti stalinien lié à la bureaucratie de l’URSS (Tudeh) se prosterne devant l’ayatollah Khomeiny et collabore, jusqu’à son interdiction, avec le pouvoir islamiste. Les organisations de guérilla qui dirigent l’insurrection mais qui n’avaient pas rompu avec la révolution par étapes et le front uni anti-impérialiste (Fedayin, Peykar, Rahe Kargar…) n’ont pas su affronter la contre-révolution dirigée par le clergé. Parmi les opportunistes qui se rallient à l’islamisme au nom de « l’anti-impérialisme », on trouve aussi des prétendus trotskystes comme le HKE (une scission du HKS fomentée par le SWP américain). Internationalement, la TSI cliffiste, la « 4e Internationale » healyste soutiennent aussi le clergé alors que les troupes de choc islamistes détruisent le mouvement ouvrier (y compris le Tudeh). En général, les courants révisionnistes du « trotskysme » qui ont régressé dans le front uni antiimpérialiste ont été incapables de tirer les leçons de cet événement annonciateur de ce qui va advenir en Afghanistan, à Gaza, en Syrie et en Irak. Par contre, le HKS en exil tire les leçons et rompt avec la 4e Internationale pabliste.

En Syrie, au moment du soulèvement populaire de 2011, l’AND (avec en son sein le PCS-BP) se transforme en Comité national de coordination pour le changement démocratique, plaidant pour des négociations avec le régime d’Assad fils en vue de « réformes démocratiques » et d’une « Assemblée constituante », les mêmes ruses employées en Tunisie et en Égypte pour sauver l’État bourgeois.

En 2012, en Égypte, les SR soutiennent le candidat islamiste au second tour de l’élection présidentielle.

La victoire de Morsi, le candidat des Frères musulmans, constitue une grande réussite dans la lutte face à la contre-révolution et à ce coup d’État. À l’étape présente, cela constitue une réelle victoire des masses égyptiennes et pour la révolution égyptienne. (Sameh Naguib, Message à la conférence de Chicago de l’ISO, 28 juin-1er juillet 2012)

Pour les opportunistes du mouvement ouvrier, la bourgeoisie serait encore capable, au début du 21e siècle, d’accomplir une révolution. Mais ce qu’ils appellent « révolution », en Syrie, est au mieux la démocratie petite-bourgeoise impuissante, au pire du totalitarisme, alors que seule la classe ouvrière peut mener une révolution à notre époque et qu’elle a besoin, pour cela, des libertés démocratiques.

Par exemple, la LBI du Brésil et toute la mouvance healyste (WRP de Grande-Bretagne, SEP des États-Unis, SF de Grande-Bretagne…) soutiennent Assad et Poutine au nom du front uni anti-impérialiste.

Front unique avec Assad-Poutine en réponse à la provocation militaire yanqui ! (Luta Operaria, septembre 2016)

La vérité sur la Syrie est que les « rebelles » soutenus par les impérialistes sont en train de perdre la guerre… Tous les révolutionnaires sérieux visent la défaite de l’impérialisme américain. (Socialist Fight, octobre 2015)

Toujours au nom du front uni anti-impérialiste, les CWG de Nouvelle-Zélande et des États-Unis et toute la mouvance moréniste, prend la position inverse, soutenir l’opposition à Assad, même quand l’islamisme devient majoritaire.

Nous UIT-CI soutenons les combattants et les milices sans soutenir leurs directions politiques. À bas Al-Assad ! Fin des bombardements de la Russie et de l’impérialisme ! Non à l’État islamique ! Turquie et Iran, hors de Syrie ! Unité des rebelles syriens et kurdes! Que les gouvernements rompent les relations avec Bachar Al-Assad ! (UIT-CI, 5 años de revolución en Siria, 11 mars 2016)

La guerre révolutionnaire syrienne est l’avant-garde de la révolution arabe… La résistance a été renforcée par des courants islamiques comme Al-Nosra (maintenant Jabhat Fatah Al-Sham) qualifié de « terroriste » par la Russie et les États-Unis car ils veulent un « État islamique ». C’est pourtant un État défini par Fatah Al-Sham comme une république islamique non sectaire. (CLC, Hands off Aleppo : Victory to the Syrian Revolution !, 13 septembre 2016)

Pour les morénistes, la révolution est bornée aux pays dominés et aux minorités ethniques des pays impérialistes. Il s’agit d’un processus objectif qui n’a aucun besoin d’un parti ouvrier révolutionnaire. D’ailleurs, même des mafieux et des cléricaux peuvent conduire une révolution.

La caricature de cet opportunisme est une secte d’Argentine, la LOI-CI. Celle-ci envoie en 2012 une « brigada León Sedov » (BLS) en Syrie. Contre toute vraisemblance, Munzer prétend que la LOI lutte, ainsi, directement contre les États-Unis.

Nous comprenons à présent l’ampleur de ce pacte répugnant, porté par le Pentagone aux ordres de Wall Street où il a été établi. La révolution au Moyen-Orient doit être entièrement éliminée. (BLS, 24 octobre 2015)

Nous sommes plongés depuis cinq ans dans une révolution qui a démarré en exigeant pain et liberté. Depuis plus de cinq ans, nous résistons dans les tranchées aux attaques de l’impérialisme yanqui et européen, ainsi qu’aux bombes de Bachar Al-Assad, à l’exécuteur Poutine, et aux mercenaires de la garde iranienne et du Hezbollah. (BLS, 17 juin de 2016)

Seuls des ignorants et des naïfs peuvent croire une telle stupidité. En fait, les services secrets étasuniens et les alliés régionaux des États-Unis aident la prétendue « révolution anti-impérialiste ».

Pourtant, la soi-disant BLS a obtenu la caution du RKOB autrichien, ainsi que des CWG néo-zélandais et américain.

Le TICR lutte en soutien à la révolution syrienne et a rejoint le Comité international en défense des masses syriennes initié par les camarades du FLTI. Compte tenu des nombreuses divergences politiques que nous avons avec les camarades du FLTI, l’accord nous paraît suffisant pour une collaboration fraternelle avec les camarades. Nous discuterons de nos divergences avec les camarades et espérons pouvoir les surmonter. (TICR, novembre 2012)

La brigade Léon Sedov organisée par le FLTI, qui a assumé une tâche internationaliste héroïque, est toujours sur les barricades. (CLC, To the 3rd Conference of the GMI, 26 mars 2016)

Pröbsting, Brown et compagnie oublient que les envoyés de la LOI ne combattent pas l’armée américaine, mais des soldats syriens ou iraniens. En pratique, cette minuscule troupe se rattache forcément à des armées plus importantes. Lesquelles ? La LOI ne le dit pas. Munzer et ses comparses camouflent au mouvement ouvrier mondial – et à leurs propres militants – que la prétendue BLS est sous les ordres d’islamistes. Il suffit de voir les index levés, les barbes et les bandeaux noirs de ses membres. Cela explique que la BLS se taise sur la lutte de classe, la nécessité des soviets et de l’expropriation des grands propriétaires terriens et des capitalistes arabes, et même sur les droits nationaux des Kurdes, les libertés démocratiques, la laïcité, l’émancipation des femmes…

Oser nommer cette opération du nom de Sedov, fils de Trotsky, athée, anticlérical, communiste, dirigeant de la 4e Internationale, est une saleté, une infamie.

Au lieu de la révolution internationale : la Société des nations, le bloc avec la bourgeoisie… vive la Pologne de Pilsudski ! Staline pactiserait sans hésiter même avec Hitler sur le dos de la classe ouvrière allemande et internationale. Mais voilà, cela dépend d’Hitler !… Toute cette politique internationale du stalinisme éloigne et éloignera de plus en plus la classe ouvrière de ces partis qui, on se demande pourquoi, se dénomment encore communistes. (Lev Sedov, Livre rouge sur les procès de Moscou, 1936, POI, p. 15)

Les démagogues bourgeois camouflent souvent leur politique contre-révolutionnaire en révolution

L’opposition bourgeoise à Assad constitue en 2012, avec l’aide des impérialismes occidentaux et des régimes islamistes du Golfe et de Turquie, la Coalition nationale syrienne (CNS) à laquelle se rallie l’ASL et les comités de coordination locaux. La CNS se renomme Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution, pour tromper les travailleurs. Voilà la révolution syrienne des sociaux-démocrates, des staliniens et des centristes.

Rien de neuf. Les charlatans nationalistes bourgeois des pays dominés baptisent outrageusement « révolution » la conquête (au demeurant progressiste) de l’indépendance formelle : « révolution justicialiste », « triple révolution indienne », « révolution arabe », « révolution du grand État des masses, arabe, libyenne populaire et socialiste », « révolution bolivarienne ». Alors que les régimes bourgeois que les chefs bonapartistes des pays dominés mettent en place bloquent et empêchent la seule révolution possible lors de la période impérialiste, la révolution socialiste. Finalement, ces régimes capitulent devant l’impérialisme.

En particulier, les nationalistes panarabes des années 1950-1970 à discours socialiste n’ont pas hésité à parler de « révolution » pour tromper les masses ouvrières et paysannes, leur confisquer la lutte anti-impérialiste, établir avec l’aide de l’armée et de la police des régimes férocement exploiteurs et despotiques dans le cadre des frontières tracées par les puissances coloniales britannique et française.

Tant que le mouvement de libération est contrôlé par la classe exploiteuse, il est incapable de sortir de l’impasse. (Manifeste de la 4e Internationale, mai 1940, GMI, p. 22)

À cette époque, la tromperie nationaliste de la « révolution arabe » a été acceptée par les bureaucraties au pouvoir en URSS et en Chine, par les partis staliniens du monde entier, par les centristes de l’époque (dont la « 4e Internationale » de Pablo, Mandel, Hansen et Moreno).

Plus d’une dictature militaire s’est baptisée par démagogie « révolution ». Rien qu’en Argentine, la junte du coup d’État de 1955 s’appelle « révolution libératrice » et celle de 1965 « révolution argentine ». En 1965, en Grèce, le régime des colonels se camoufle en « Conseil de la révolution »… En Pologne, le général Pilsudski proclame en 1925 une « révolution sans conséquences révolutionnaires ». Trotsky considère alors la Pologne comme un régime fasciste, ce qui prouve que, s’il a analysé le fascisme comme un produit de l’époque de l’impérialisme (et déduit qu’il fallait renverser le système impérialiste pour éradiquer le fascisme), il ne le réserve pas pour autant aux puissances impérialistes.

Parfois, dans des accès de désespoir, la petite bourgeoisie se dresse pour la conquête du pouvoir, y compris les armes à la main, comme cela s’est passé en Italie, en Pologne et dans d’autres pays. Mais les insurrections fascistes n’aboutissent qu’à ce résultat : le nouveau pouvoir devient l’instrument du capital financier… (Lev Trotsky, « Les fautes fondamentales du syndicalisme », janvier 1930, Contre le fascisme, Syllepse, p. 108)

Le fascisme se travestit fréquemment en « révolution », « révolutionnaire » alors qu’il est la forme la plus achevée de la réaction, de la contre-révolution. D’ailleurs, quand il accède au pouvoir, il se convertit en serviteur du capital. En Italie, Mussolini fonda en 1915 sous le nom de « Faisceaux d’action révolutionnaire » l’ancêtre du Parti national fasciste et il nomme « révolution fasciste » sa prise du pouvoir.

Les chefs du Parti national-socialiste des travailleurs allemands recouraient volontiers aux mots « socialisme » et « révolution ». En 1937, Franco et Suner créent et unifient les organisations fascistes en une Phalange dont la devise est « pour Dieu, l’Espagne et sa révolution nationale-syndicaliste ». En France, en 1940, le maréchal Pétain baptisa son régime fasciste vaincu et colonisé « révolution nationale ».

Ainsi, les dirigeants du PNF Corradini et Mussolini proclamaient que l’Italie était une « nation prolétarienne » en lutte contre les « nations ploutocratiques » et les fondateurs du NSDAP Drexler, van den Bruck, Strasser et Goebbels décrivaient l’Allemagne d’après la 1re Guerre mondiale comme une « colonie de l’Entente ».

Le fascisme prend forcément une teinte anti-impérialiste dans les pays dominés, sans quoi il ne pourrait pas trouver une base de masse. Il développe pour cela une thématique déjà esquissée par les premiers fascismes.

Tout l’art du fascisme consiste à se dire anticapitaliste sans s’attaquer sérieusement au capitalisme. Il s’emploie tout d’abord à transmuer l’anticapitalisme des masses en nationalisme… En Italie et en Allemagne, tout particulièrement, les masses sont prédisposées à croire que l’ennemi est moins leur propre capitalisme que le capitalisme étranger. Ainsi, le fascisme n’est-il pas en peine à préserver ses bailleurs de fonds de la colère populaire : il détourne l’anticapitalisme des masses vers la « ploutocratie internationale ». (Daniel Guérin, Fascisme et grand capital, 1936, Maspero, p. 78)

Le bonapartisme, la dictature militaire et le fascisme sont tous apparus en Europe, mais ces formes non-parlementaires d’État bourgeois ne lui sont pas réservées. Leur multiplication actuelle est à la fois un produit du retard de la révolution socialiste mondiale et un instrument pour l’empêcher. La parenté du fascisme islamiste avec celui d’avant le 2e Guerre mondiale est nette :

  • chefs formés en dehors des politiciens bourgeois ;
  • mouvements qui ne reçoivent l’appui de la grande bourgeoisie que face au danger de révolution sociale ;
  • troupes de choc à partir de militaires, des déclassés, de la boutique, d’étudiants ;
  • soumission indiscutée au chef ;
  • haine de la démocratie et recours à une idéologie réactionnaire (religion, nationalisme, racisme) pour fanatiser la base, paralyser le prolétariat, écraser toute organisation ouvrière, quelle qu’elle soit ;
  • désignation de boucs émissaires aux malheurs du pays…

Le précédent de la contre-révolution islamiste de 1979 en Iran

En Iran, l’ayatollah Khomeiny nomme « révolution islamique » l’écrasement sanglant de la révolution sociale qui avait commencé en 1978. Inutile de dire que la bourgeoisie mondiale adopte ce terme de « révolution islamique » pour désigner un phénomène qui relève plutôt d’un « fascisme archaïque » (Maxime Rodinson, 1978) ou d’un « islam à visage fasciste » (Fred Halliday, 1979).

Le clergé chiite s’était opposé au début de révolution démocratique de 1905-1909.

Le clergé était très organisé et actif durant l’effondrement du mode de production asiatique et la transition progressive au capitalisme… À la fin du 19e siècle et au début du 20e, une fraction majoritaire au sein de la hiérarchie religieuse commença à s’activer politiquement contre les réformes bourgeoises de l’État. (Torab Saleth, “Class nature of the Iranian state”, Critique, décembre 2007)

Les bandes islamistes avaient servi de force d’appoint à l’état-major en 1953 dans le coup d’État contre le dirigeant nationaliste bourgeois qui avait osé s’en prendre aux compagnies pétrolières britanniques et américaines. L’empereur (chah) Mohammad Reza Pahlavi reprit le pouvoir, avec le soutien du clergé et de l’impérialisme. Pourtant, le clergé se refit une popularité auprès de la bourgeoisie commerçante (bazar), des propriétaires fonciers, des déclassés des bidonvilles et d’une partie des étudiants en s’opposant ensuite à Pahlavi. En effet, ce dernier, en voulant prévenir tout risque de révolution sociale, moderniser le pays et consolider le capitalisme iranien avec sa prétendue « Révolution blanche », heurta les mollahs et les ayatollahs.

À cause de la trahison par toute la hiérarchie chiite de Mossadegh et de son soutien au coup de la CIA, les fondamentalistes furent réduits au silence. La Révolution blanche leur ouvrit la possibilité de revenir dans le jeu politique… L’ensemble du clergé prit position contre les réformes. Entre autres, il s’opposait aux réformes agraires du chah, car ils étaient parmi les principaux propriétaires fonciers d’Iran ; ils se dressèrent contre les réformes des collectivités territoriales, parce que cela minait leur influence à base locale ; ils s’opposèrent au droit de vote des femmes, pour la raison que cela affaiblirait leur autorité idéologique. (Torab Saleth, “Class nature of the Iranian state”, Critique, décembre 2007)

La bourgeoisie commerçante et usuraire se trouvait concurrencée par les groupes capitalistes étrangers et de nouveaux capitalistes industriels propulsés par le régime.

L’opposition au régime se ressent fortement au bazar, en particulier depuis la poursuite du déplacement social et économique de sa position de domination ; le bazar a conservé une influence politique en raison de ses liens avec la mosquée et donc avec les pauvres des villes, en particulier les migrants qui ont afflué vers les villes au cours des deux dernières décennies. (Fred Halliday, Iran, Dictatorship and Development, 1979, Penguin, p. 217)

En 1978, si le clergé tient une place importante dans les manifestations de masse, c’est une organisation de guérilla (Fedayin) qui joue le rôle décisif dans l’insurrection. Il s’agit d’une révolution sociale car le peuple s’est armé, les libertés sont conquises, des organes de pouvoir ouvrier (shoras) apparaissent dans les entreprises, des paysans pauvres occupent des terres, les minorités nationales se dressent pour leurs droits.

Le prolétariat avait joué un rôle significatif dans les protestations en 1978. Des partis de toute sorte ont proliféré après la chute du chah et une remarquable liberté d’expression s’est développée. Les premiers mois ayant suivi la révolution furent témoins d’une importante activité des shoras (comités ouvriers) dans toute l’industrie iranienne… Cependant, même avant la chute du chah, des gauchistes étaient harcelés et terrorisés par les bandes du Hezbollah. (David Greason, « Embracing death: the Western left and the Iranian revolution », Economy and Society, février 2005)

Mais les organisations de guérilla (Fedayin, Peykar, etc.) avaient tourné le dos, sous l’influence du maoïsme et du castrisme, à la classe ouvrière pendant des années. La plupart des organisations ouvrières (Toudeh, Fedayin-majorité, HKE, etc.) restent prisonnières de l’héritage du stalinisme (révolution par étapes, front uni anti-impérialiste) et elles se rangent derrière Khomeiny au lieu de défendre les libertés démocratiques, les femmes, les Kurdes…

Les mollahs réussissent à diriger la petite-bourgeoisie traditionnelle, les déclassés et une partie de la jeunesse contre la classe ouvrière, qui est socialement minoritaire et dépourvue de parti de type bolchevik. Le chef de la réaction cléricale demande en 1979 au gouvernement américain de neutraliser l’état-major iranien afin qu’il n’empêche pas la prise du pouvoir par les mollahs, comme le confirment des documents récemment déclassifiés de la CIA.

Il était déjà connu que Rouhollah Khomeiny le dirigeant charismatique de la révolution iranienne, avait eu des échanges avec les États-Unis via un intermédiaire alors qu’il vivait en exil à Paris. À présent de nouveaux documents vus par le service perse de la BBC montrent qu’il a déployé beaucoup d’efforts pour s’assurer que les Américains ne compromettent pas son projet de revenir en Iran – il a même écrit personnellement aux dirigeants des États-Unis. En contraste avec ses diatribes ultérieures contre le « Grand Satan », les messages que Khomeiny a envoyés aux dirigeants des États-Unis quelques semaines avant son retour à Téhéran sont apparus comme particulièrement conciliants. Selon la BBC, un des messages envoyés par Khomeiny affirmait : « il est souhaitable que vous recommandiez à l’armée de ne pas suivre [le Premier ministre du chah] Bakhtiar. » « Vous constaterez que nous n’avons pas d’animosité particulière contre les Américains ».(“US had extensive contact with Ayatollah Khomeini before Iran revolution”, The Guardian, 10 June 2016)

Le fascisme islamiste mobilise et arme le lumpen contre les femmes et contre les organisations ouvrières, une par une, sans qu’elles lui opposent un front unique ouvrier. La République islamique est instaurée en mai 1979, elle récupère instantanément l’armée ainsi que la police politique du chah et elle s’empare peu à peu des shoras.

Pour mystifier les masses mobilisées contre le chah et écraser tant le mouvement ouvrier que les minorités nationales, Khomeiny joue la carte du nationalisme. Il affecte de se dresser contre « le grand Satan » (les États-Unis), une posture dont l’apogée est l’occupation en novembre 1979 de l’ambassade étasunienne par des « étudiants islamistes ». Cet épisode fascine tous les crétins qui prennent les phrases et les gesticulations petites-bourgeoises pour de l’anti-impérialisme, non seulement les intellectuels petits-bourgeois comme Foucault et le stalinisme international habitué de toutes les abjections, mais aussi les épigones du trotskysme, en particulier les dirigeants du SWP américain, membre alors de la 4e Internationale pabliste, et ceux du SWP britannique, tête de file de la TSI cliffiste.

En fait, Khomeiny camoufle ainsi sa contre-révolution sociale et politique ainsi que sa recherche d’un compromis avec la bourgeoisie la plus puissante. En 1985, Israël et les États-Unis fournissent secrètement des armes à l’Iran en guerre contre l’Irak. En 1988, le régime islamiste exécute des milliers de militants révolutionnaires. En 2015, l’Iran signe un accord avec les six principales puissances impérialistes.

Par sa nature de classe, le panislamisme n’est pas capable de remettre en cause la propriété privée et d’en appeler au prolétariat des pays impérialistes. Cela le voue, en dernière analyse, à la même impuissance que le panarabisme des années 1950-1970. Tout aussi bourgeois et encore plus réactionnaire, il se révèle tout aussi incapable de vaincre les grandes puissances et Israël, de développer l’économie nationale et d’extirper les racines de l’impérialisme mondial. Le régime des ayatollahs, issu de la contre-révolution fasciste de 1979 en Iran, a abouti à la même faillite que Nasser, Bourguiba, le FLN, le Fatah, les deux Baas, Kadhafi… : pauvreté pour le plus grand nombre, enrichissement d’une petite couche capitaliste liée à l’État bourgeois, incapacité à créer une industrie nationale moderne, oppression des minorités nationales, démocratie fictive, défense forcenée du tyran sanguinaire Assad, concessions au « Grand Satan » (les États-Unis), etc.

À la différence des épigones de feue la 4e Internationale (morénistes, cliffistes, pablistes, healystes, lambertistes…), le Collectif révolution permanente a tiré le bilan de la révolution prolétarienne de 1978 et de son écrasement à partir de 1979 par le fascisme clérical (Thèses sur l’Iran, décembre 2010), ce qui a entraîné l’éloignement du PRS d’Argentine (aujourd’hui PCO) qui s’était rapproché un temps des communistes internationalistes.

2012-2013 : la révolution syrienne est écrasée par Assad et l’islamisme

Sous l’influence des soulèvements d’Iran (2009), de Tunisie (2010) et d’Egypte (2011), la Syrie a connu une émeute spontanée, massive et héroïque de la jeunesse et du peuple en 2011 contre le régime du Baas et le tyran Assad. En Irak, la même année, des manifestants arabes ont protesté à Bagdad contre le gouvernement corrompu et sectaire chiite d’Al-Maliki ; des manifestants kurdes ont visé le régime PDK de Barzani.

Quels sont, d’une façon générale, les indices d’une situation révolutionnaire ? Nous sommes certains de ne pas nous tromper en indiquant les trois principaux indices que voici : 1) Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée; crise du « sommet », crise de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que « la base ne veuille plus » vivre comme auparavant, mais il importe encore que « le sommet ne le puisse plus ». 2) Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées. 3) Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l’activité des masses, qui se laissent tranquillement piller dans les périodes « pacifiques », mais qui, en période orageuse, sont poussées, tant par la crise dans son ensemble que par le « sommet » lui-même, vers une action historique indépendante. (Vladimir Lénine, « La faillite de la 2e Internationale », juin 1915, Œuvres, Progrès, t. 21, p. 216-217)

L’opposition est divisée, sans qu’un parti ouvrier lutte pour l’hégémonie au sein des masses en révolte :

  • Les démocrates bourgeois et petits bourgeois. Le CNCD est fondé en juin 2011 par une dizaine de partis politiques tolérés par le régime. Il comprend une fraction du Parti communiste, deux autres soutenant le règne du Baas. Le CNCD accepte de discuter avec Assad, contrairement au CNS-CNFOR, à Al-Nosra et à l’EIIL. De jeunes intellectuels forment des Comités de coordination locale (CCL) au fil des manifestations. Ces comités jouent un rôle d’information du mouvement, puis de gestion, tout en étant pacifistes et démocrates. Malgré la violence de la répression, les petits bourgeois démocrates veulent initialement négocier avec Assad et dénoncent les premiers appels aux armes. Il ne s’agit pas de soviets car jamais la population ne les rejoint. En plus, les CCL adhérent au CNS (ils ne s’en séparent qu’en 2015).
  • Les nationalistes des minorités nationales. Face au soulèvement de sa population, Assad abandonne les zones kurdes au PYD-PKK, l’ennemi juré de la Turquie (qui a été longtemps indulgente envers l’EI-Daech et l’est toujours envers Fatah Al-Cham). Par contre, la Turquie soutient la guérilla des Turkmènes du BNST, une minorité moins nombreuse que les Kurdes.
  • Les islamistes du type Frères musulmans, outre le BNST. En septembre 2011, les « Amis de la Syrie » (le gouvernement islamiste de Turquie, les monarchies islamistes du Golfe, les puissances impérialistes occidentales…) aident à mettre sur pied un Conseil national syrien (CNS) à Istanbul qui est sous contrôle des Frères musulmans. Le CNCD reste à l’écart du CNS. Officiellement, le CNS dirige l’Armée syrienne libre (ALS) qui lutte militairement en Syrie. Il est rebaptisé officiellement Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (sic) en novembre 2012.
  • Les djihadistes : Assad libère en juin 2011 plus de 200 prisonniers islamistes pour empêcher toute révolution prolétarienne. Jusqu’en 2015, la frontière turque laisse passer islamistes, armes, marchandises, argent. Fin 2011, les partisans d’Al-Qaida fondent le Front Al-Nosra (futur Front Fatah Al-Cham). Al-Nosra est financée par des réseaux turcs, koweitiens, qataris… Cette branche du djihadisme combine le combat militaire et l’administration des zones qu’elle contrôle, comme l’EIIL (future EI-Daech) à laquelle elle s’affronte à partir de 2014. À la différence de l’EI-Daech, Fatah Al-Cham est composée surtout de Syriens et n’intervient pas en Irak.

Une crise politique n’est pas éternelle. La situation peut évoluer rapidement dans un sens ou un autre. Si l’occasion révolutionnaire est perdue, la contre-révolution saisit sa chance.

Dans le passé, nous avons observé (Italie, Allemagne) un brusque renforcement du fascisme, victorieux ou du moins menaçant, à la suite d’une situation révolutionnaire épuisée ou manquée, à l’issue d’une crise révolutionnaire au cours de laquelle l’avant-garde prolétarienne avait révélé son incapacité à prendre la tête de la nation, pour transformer le sort de toutes les classes, y compris celui de la petite bourgeoisie. (Lev Trotsky, « Le tournant de l’Internationale communiste et la situation en Allemagne », septembre 1930, Contre le fascisme, Syllepse, p. 114)

La révolte syrienne aurait pu se transformer en révolution menée par le prolétariat, si un parti ouvrier révolutionnaire de type bolchevik était intervenu ou, au moins, si l’environnement régional et mondial avait été favorable.

Mais la révolution sociale qui s’esquisse en 2011 en Tunisie et en Égypte, les deux pays où la classe ouvrière joue un rôle propre, est contenue par la bourgeoisie libérale (« démocratique ») et les partis bourgeois cléricaux de type Frères musulmans et salafistes. Les deux fractions de la bourgeoisie s’entendent pour se servir d’une assemblée constituante pour contenir la révolution. La Libye se disloque aux mains de différentes factions, toutes islamistes. Israël de nouveau écrase la population palestinienne à Gaza et continue à coloniser la Cisjordanie. L’Arabie saoudite réprime le soulèvement à Bahreïn et intervient au Yémen. L’état-major de l’armée égyptienne reprend le pouvoir de manière sanglante. Erdogan et le gouvernement de l’AKP islamiste répriment le mouvement de Gezi, limitent les libertés démocratiques en Turquie, tentent d’écraser les Kurdes, livrent les écoles aux obscurantistes religieux, purgent les medias et l’enseignement, persécutent les syndicats, interviennent en Syrie contre les Kurdes.

Le gouvernement syrien industrialise la torture contre tous les opposants et bombarde sa propre population. Il reçoit l’appui de l’Iran, de la Chine et de la Russie.

Les revendications qui ont poussé les Syriens dans les rues en 2011 étaient très proches de celles qui ont motivé les autres révoltes arabes. À l’origine la plupart des protestataires n’appelaient pas au renversement du président Bachar Al-Assad mais exigeaient de son gouvernement de plus en plus paralysé et répressif qu’il se réforme, procède à une ouverture politique et améliore l’organisation économique. En l’espace de dix-huit mois, des protestations pacifiques se sont transformées, au moins dans certaines parties du nord du pays, en une insurrection contrôlée par des djihadistes, pour différentes raisons. Le plus important fut la réponse du régime, la radicalisation délibérée de la crise, avec une violence cruelle, rendue publique, un discours sectaire créateur de divisions, montant les Alaouites dominants et les autres minorités contre la majorité sunnite, intensifiant la punition collective qui a détruit les villes et a conduit au déplacement de millions de personnes, ainsi qu’à la libération de prisonniers radicalisés dans le but de construire des fractions d’opposition plus pragmatiques. (The Economist, 14 mars 2016)

Assad entreprend en 2012 un nettoyage ethnique, dans la ligne des diverses cliques nationalistes de l’ex-Yougoslavie.

Commis alors que la confrontation tourne à l’avantage des rebelles, les massacres du régime répondent à plusieurs objectifs : terroriser et contraindre à l’exode des populations sunnites considérées comme hostiles ; provoquer, de la part des rebelles majoritairement sunnites, des réactions violentes… (Ignace Dalle & Vladimir Glasman, Le Cauchemar syrien, 2016, Fayard, p. 105)

En face, la direction passe majoritairement à partir de 2012 aux islamistes sunnites (FM, Al-Nosra, EIIL), soutenus par l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie, etc. eux-mêmes alliés des États-Unis.

La guerre syrienne a été prolongée et intensifiée par l’intervention extérieure. Pour attaquer le régime, l’Arabie saoudite et les autres monarchies du Golfe ont financé d’innombrables bataillons rebelles, dont la plupart défendaient des positions sunnites islamistes. La Turquie a autorisé de nombreux commandants à établir des camps sur son sol, et de l’autre côté fermait les yeux lorsque des voyageurs traversaient sa frontière sud pour renforcer les divers groupes djihadistes de l’opposition. (“On ISIS”, Middle East Report, printemps 2016)

La Syrie et l’Irak deviennent un champ de bataille sanglant où interviennent les armées des gouvernements officiels (Assad et Al-Abadi), les milices chiites (MP irakiennes, Hezbollah libanais et Pasdarans iraniens), les bandes panislamistes (Daech, Al Nosra-Al Qaïda…), les factions armées du mouvement nationaliste turkmènes ou kurde (PKK-PYD, UPK et PDK), les forces spéciales et l’aviation de plusieurs puissances impérialistes (États-Unis, Russie, France, Grande-Bretagne…). Les djihadistes sont financés et armés par la Turquie, l’Arabie saoudite, le Koweït… : l’EI jusqu’en 2015, le Fatah Al-Cham (ex-Front Al-Nosra) l’est encore.

Systématiquement, les djihadistes attisent eux aussi les différents religieux.

Les groupes armés de l’opposition ont à de nombreuses reprises cherché à justifier des attentats aveugles à la voiture piégée ou des tirs d’artillerie dans des zones peuplées… Dans certains cas les groupes armés affirmaient agir en riposte contre les attaques du gouvernement contre des civils dans une autre zone du pays. De telles justifications font écho à la position de certains groupes armés que tous les moyens sont légitimes pour lutter contre le gouvernement du président Bachar Al-Assad, que les personnes vivant dans des régions contrôlées par le gouvernement peuvent être attaquées en représailles à des attaques sur des civils dans des régions tenues par l’opposition, et que les populations perçues comme étant associées au gouvernement ou le soutenant pouvaient être attaquées. (HWR, Indiscriminate Attacks by Opposition Groups in Syria, mars 2015)

La section d’Al-Qaïda dans la guerre syrienne, Jabhat Al-Nosra, a appelé à des attaques terroristes en Russie, tout en recommandant des frappes sur des villages alaouites… Les menaces du dirigeant du groupe Abu Mohammed Al-Jolani furent prononcées mardi dans un appel aux armes enregistré qui condamnait l’intervention russe dans le conflit démarrée deux semaines plus tôt. Les commentaires de Jolani sont le signe d’une nouvelle escalade dans cette guerre longue de quatre ans, dans laquelle ses forces sont devenues de plus en plus importantes. « Il n’existe pas d’autre choix que d’intensifier la bataille et de viser les villes alaouites et les villages à Lattaquié », dit-il. « Et j’ai appelé d’autres fractions à frapper leurs villages quotidiennement avec des centaines de missiles comme ils le font sur des villes et des villages sunnites. (The Guardian, 13 octobre 2015)

Le Califat totalitaire de Bakr Al-Baghdadi s’établit sur une partie de la Syrie et de l’Irak. L’EI est mené par des aventuriers. Il est structuré par d’anciens membres de l’appareil répressif du Baas irakien. Il mobilise des déclassés musulmans du Machrek mais aussi du Maghreb et d’Europe, fanatisés contre la démocratie, le communisme et les minorités religieuses, ethniques et sexuelles.

Les liens lâches entre les baassistes et les salafistes qui se sont développés en Irak remontent aux années 1990, lorsque Saddam, fragilisé par la défaite militaire et les sanctions économiques internationales ayant fait suite à l’invasion du Koweït de triste mémoire, autorisa une « campagne pour le renforcement de la foi », afin que lui et son régime soient présentés comme les protecteurs de la piété musulmane (sunnite). Selon William McCants, auteur d’un livre sérieux sur l’EI, deux des oncles d’Abu Bakr Al-Baghdadi ont pendant cette période travaillé pour les services de sécurité irakiens. En 1996, Baghdadi intégrait un programme d’étude en récitation coranique dans la nouvelle université Saddam pour les études islamiques… La relation entre baassistes et djihadistes prit forme après l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, en particulier dans le camp Bucca, à Abou-Grahib et dans d’autres prisons de l’occupant. Une figure permettant d’illustrer ce propos, peut-être de manière intégrale, est un colonel nommé Samir Al-Khlifawi, qui a servi dans les agences de renseignement sous Saddam et en 2003 s’est brusquement retrouvé au chômage et ostracisé. Comme d’autres officiers, il avait espéré pouvoir à son tour prendre du pouvoir et il fit l’amère découverte qu’il n’avait pas sa place dans l’ordre post-Saddam. Der Spiegel fut le premier à signaler, le 18 avril, qu’Al-Khlifawi a grimpé dans les rangs de l’insurrection, prenant pour nom de guerre Hajji Bakr… N’étant pas lui-même particulièrement religieux, selon le magazine allemand, « il ne pensait pas que la foi des autres pouvait être exploitée ». D’après McCants, Hajji Bakr est à l’origine de la nomination de Baghdadi comme émir dans l’État islamique en Irak en 2010. (“On ISIS”, Middle East Report, Spring 2016)

En 2012, l’étau de la contre-révolution djihadiste (Ahrar Al-Cham, Al-Nosra, EIIL) et la contre-révolution du régime officiel sauvé par les milices chiites iraniennes et libanaises ainsi que par l’intervention impérialiste russe triomphe du début de révolution en Syrie.

L’influence des États-Unis au Moyen-Orient au Moyen-Orient était plus faible en 2011 qu’en 2003, car ils n’avaient pas réussi à atteindre leurs objectifs en Irak et en Afghanistan. Lors des soulèvements de 2011 c’est l’aile militarisée, cléricale et djihadiste des mouvements rebelles qui a bénéficié des injections financières massives des rois et des émirs du Golfe. Les opposants laïques et non sectaires ont été rapidement marginalisés, réduits au silence ou tués. (Patrick Cockburn, The Rise of the Islamic State, 2014-2015, Verso, p. 7)

Sous les coups des guerres civiles et des interventions étrangères, la production s’affaisse en Libye, au Yémen, en Irak, en Syrie…

Le conflit a considérablement endommagé les biens publics et privés du pays, y compris la santé, l’éducation, l’énergie, l’eau et l’assainissement, l’agriculture, les transports, le logement… La baisse du PIB est estimée à 19 % en 2015 et devrait se poursuivre en 2016, à hauteur de 8 %. Après avoir été de près de 90 % en 2013, l’inflation est montée jusqu’à 30 % en 2015 et devrait être de 25 % en 2016 en raison de la perturbation des échanges, des pénuries et de la forte dépréciation de la livre syrienne. (Banque mondiale, Perspectives économiques de la Syrie, printemps 2016)

Les guerres civiles et les immixtions étrangères en Syrie, en Irak, en Libye, au Yémen affaiblissent le capitalisme national, contrairement à ce qui se passait au sein des puissances impérialistes durant les guerres mondiales. La guerre y faisait tourner à plein les usines d’armes, du textile, de l’agro-alimentaire de la chimie, les chantiers navals, les mines, les moyens de transport… Par contre, pour l’essentiel, les armes ne sont pas produites dans les États qui se sont effondrés. L’économie de guerre n’est pas articulée à une industrie nationale d’armement, mais sur le capitalisme mondial. Localement, les conflits ne font que détruire les forces productives, y compris le prolétariat.

Une Commune de Paris à Alep, des soviets en Syrie ?

Il faut toujours de la précision dans la pensée ; il en faut surtout dans les questions de stratégie révolutionnaire. Comme les révolutions sont peu fréquentes, les conceptions et les idées révolutionnaires s’alourdissent, les contours s’effacent… (Lev Trotsky, « Peut-on déterminer l’échéance d’une révolution ou d’une contre-révolution ? », septembre 1923, Contre le fascisme, Syllepse, p. 84)

Partout, dans le monde, les communistes internationalistes combattent pour les libertés démocratiques car elles sont le meilleur cadre pour préparer la révolution contemporaine, la révolution sociale dirigée par la classe ouvrière.

Les libertés politiques, le droit de réunion et d’association, la liberté de la presse, telles sont nos armes. (Friedrich Engels, « Sur l’action politique de la classe ouvrière », 21 septembre 1871, Engels & Marx, Le Parti de classe, Maspero, t. 3, p. 40)
Les ouvriers arracheront la liberté de presse, le droit d’association et de réunion et autres moyens d’organisation et de lutte… Ils ont la possibilité de clarifier leurs vues sur le plan théorique, ce qui est très utile, et, enfin, d’entrer dans la révolution, lorsque l’occasion se présentera, en parti fermement organisé et avec un programme précis. (Friedrich Engels, « Lettre à Becker », 11 janvier 1878, La 3e République, ES, p. 97)

Cependant, en cas d’affrontement entre un État impérialiste et un pays dominé, la classe ouvrière mondiale doit soutenir ce dernier même si son régime est tyrannique ou si sa représentation politique est réactionnaire, mais dans la mesure où ils affrontent effectivement la domination impérialiste. Par exemple, quand le régime du Baas irakien de Hussein a fait face aux invasions des impérialismes occidentaux en 1991 et 2003 ; quand les insurgés irakiens dirigés par les islamistes de l’Armée islamique en Irak et d’Unicité et djihad (future Al-Qaïda en Irak) ont affronté les troupes d’occupation américaine en 2004 et en 2005 ; quand la résistance palestinienne aux mains du Hamas a affronté l’invasion d’Israël en 2008, en 2012, en 2014.

Même dans ce cas, assez rare, la classe ouvrière n’accorde pas la moindre confiance aux despotes locaux et, en général, aux classes exploiteuses de son pays. Elle cautionne encore moins l’imposture d’appeler « révolution » la prise du pouvoir par telle ou telle clique des nationalistes bourgeois, alors que le capitalisme est préservé, l’État bourgeois maintenu, surtout si les libertés de la classe ouvrière sont déniées, le mouvement ouvrier interdit et persécuté. L’avant-garde ne saurait confondre la révolution avec son opposée, la contre-révolution.

Dès le commencement d’avril 1848, le torrent révolutionnaire se trouva arrêté sur tout le continent européen par la coalition que les classes de la société qui avaient bénéficié de la première victoire formèrent aussitôt avec les vaincus… Il devenait manifeste alors pour tous que la lutte à Paris était la grande bataille définitive, laquelle, si l’insurrection triomphait, inonderait le continent de révolutions renouvelées, ou bien, si elle succombait, amènerait le rétablissement, au moins passager, du régime contre-révolutionnaire. Le prolétariat de Paris fut battu, décimé, écrasé, avec un effet tel que, même à l’heure actuelle, il ne s’est pas encore relevé du coup. Et aussitôt, d’un bout à l’autre de l’Europe, les conservateurs et contre-révolutionnaires de relever la tête, avec une outrecuidance qui montrait comme ils comprenaient bien l’importance de l’événement. (Friedrich Engels, Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1851-1852, Giard & Brière, p. 27)

Une contre-révolution sauve l’ancien mode de production qui avait été mis en danger ; une révolution le renverse, elle instaure une nouvelle forme de société.

Toute révolution dissout l’ancienne société ; en ce sens, elle est sociale. Toute révolution renverse l’ancien pouvoir ; en ce sens, elle est politique. (Karl Marx, « Gloses critiques », août 1844, Œuvres, Gallimard, t. 3, p. 417)

Tout le secret des révolutions historiques, de la prise du pouvoir politique, est précisément dans le passage de simples modifications quantitatives en une qualité nouvelle ou, pour parler concrètement, dans le passage d’une période historique d’une forme de société donnée à une autre. (Rosa Luxemburg, « Réforme sociale ou révolution ? », septembre 1898, Œuvres, Maspero, t. 1, p. 72)

La distinction entre simple révolte et véritable révolution présente une importance pratique parce qu’elle conduit le parti ouvrier à des tâches et des mots d’ordre différents. Quand l’émeute devient révolution, quand les masses font reculer le pouvoir, paralysent temporairement les corps de répression, prennent les armes et mettent en cause la propriété, la perspective de l’avant-garde devient : rupture avec le nouveau gouvernement bourgeois, expansion et centralisation des conseils populaires, refus du désarmement par les nouvelles autorités, libertés démocratiques pour les conscrits, contrôle ouvrier, pouvoir aux conseils, insurrection dès que le parti a conquis la majorité dans la classe ouvrière…

Les révolutions sont rares. Quand c’est le cas, elles débutent dans la confusion, parce que la classe ouvrière n’est pas encore à la hauteur de ses tâches historiques ; mais elle y parvient par l’expérience d’une lutte de classe exceptionnelle. Cependant, toute révolution sociale, à partir du début du 20e siècle, est conduite par la classe ouvrière, même dans les pays arriérés ; sinon, elle avorte.

C’est pourquoi il est douteux qu’il y ait actuellement des organes soviétiques en Syrie, malgré les affirmations hasardeuses des CWG.

Déjà la révolution a construit de nouvelles institutions basées sur la démocratie populaire pour administrer le territoire qu’elle occupe. En d’autres termes voici la Révolution Permanente dans sa chair. Pour défendre les droits bourgeois immédiats de la vie et de la liberté d’expression, les travailleurs, paysans pauvres, vendeurs de rue etc., ont créé les droits ouvriers créés par leur lutte armée contre l’impérialisme « démocratique » et leur dictateur syrien Assad !… Alep est notre Commune de Paris. (CLC, Hands off Aleppo: Victory to the Syrian revolution! 13 septembre 2016)

Dans les reportages diffusés sur Alep, on ne voit que des garçons et des hommes, on entend plutôt le slogan « Dieu est le plus grand ! » que « Tout le pouvoir aux soviets ! ».

Le principal objectif la tactique de Jabhat Fatah Al-Sham visant à prendre ses distances avec Al-Qaïda était de garantir à d’autres éléments moins extrêmes qu’il partage leurs ambitions patriotiques et n’a pas de programme djihadiste plus large. Apparemment cela fonctionne. À Alep, le sentiment d’avoir été abandonné par l’Occident a conduit des groupes plus modérés à prendre les armes aux côtés de Jabhat Fatah Al-Sham (The Economist, 1er octobre 2016)

L’apparition et la survie d’organes soviétiques nécessitent que la classe ouvrière s’organise avec les autres exploités et opprimés, que leurs organisations confrontent leurs positions, que les travailleurs débattent et votent, qu’ils exercent le pouvoir à travers ces organes soviétiques.

Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat. (Friedrich Engels, « Introduction à l’édition allemande », mars 1891, La Guerre civile en France, ES, p. 301-302)

La Commune semblait avoir remplacé la machine d’État brisée en instituant une démocratie « simplement » plus complète : suppression de l’armée permanente, électivité et révocabilité de tous les fonctionnaires sans exception. Or, en réalité, ce « simplement » représente une œuvre gigantesque : le remplacement d’institutions par d’autres foncièrement différentes. C’est là justement un cas de « transformation de la quantité en qualité » : réalisée de cette façon, aussi pleinement et aussi méthodiquement qu’il est possible de le concevoir, la démocratie, de bourgeoise, devient prolétarienne; d’État (le pouvoir spécial destiné à mater une classe déterminée), elle se transforme en quelque chose qui n’est plus, à proprement parler, un État. (Vladimir Lénine, « L’État et la révolution », août-septembre 1917, Œuvres t. 25, Progrès, p. 453)

Les armes ne sont pas aux mains des travailleurs mais, dans l’air comme dans les rues, dans celles de leurs ennemis. Les femmes sont consignées au foyer. Les juges ne sont pas élus, mais désignés par des obscurantistes. Les bombardements incessants de l’aviation syrienne et de l’armée impérialiste russe sur Alep et la terreur qu’instaurent les nervis islamistes empêchent toute démocratie.

Nous avons recensé les violences commises par cinq groupes armés qui contrôlent des régions des gouvernorats d’Alep et d’Idlib depuis 2012 : le mouvement Nour Al Dine Zinki, du Front Al Shamia et de la brigade 16, qui ont rejoint la coalition de groupes armés Conquête d’Alep (Fatah Halab) en 2015, le Front Al Nosra et le Mouvement islamique Ahrar Al Sham à Idlib, qui ont rejoint la coalition de l’Armée de la conquête, en 2015… Beaucoup des civils sous contrôle des groupes armés d’opposition à Alep, à Idlib et dans les environs vivent dans la peur constante d’être enlevés s’ils critiquent le comportement des groupes armés en place ou ne respectent pas les règles strictes imposées par certains… Des groupes armés comme le Front Al Nosra, le Front Al Shamia et le Mouvement islamique Ahrar Al Cham définissent leurs propres « systèmes judiciaires » fondés sur la charia (loi islamique) dans les zones qu’ils contrôlent. Ils mettent sur pied des bureaux chargés des poursuites, des forces de police et des centres de détention non officiels. Nous avons recensé 24 cas d’enlèvements par des groupes armés dans les gouvernorats d’Alep et d’Idlib entre 2012 et 2016. Parmi les victimes figurent des militants pacifiques et même des mineurs, ainsi que des membres de minorités pris pour cibles uniquement en raison de leur religion. Des membres de la minorité kurde à Sheikh Maqsoud, quartier à majorité kurde de la ville d’Alep, figurent parmi les personnes enlevées, ainsi que des prêtres chrétiens ciblés en raison de leur religion. Plusieurs journalistes et militants utilisant les réseaux sociaux qui rendent compte des violations des droits humains ont déclaré avoir été enlevés parce qu’ils avaient critiqué le comportement des groupes armés au pouvoir. (Amnesty International, 4 juillet 2016)

La tâche du mouvement ouvrier mondial est de s’opposer aux bombardements d’Alep par l’impérialisme russe, mais tout autant de Mossoul par les impérialismes occidentaux. La tâche des communistes internationalistes n’est pas de travestir les barbus contre-révolutionnaires en communards, elle est d’aider la classe ouvrière à vaincre la bourgeoisie, toutes les cliques de la bourgeoisie.

C’est le morcellement de la bourgeoisie en un grand nombre de secteurs, de fractions et de factions qui a si souvent trompé le peuple. On renverse une section et l’on croit avoir renversé toute la bourgeoisie, mais on a simplement mis au pouvoir un autre secteur. (Friedrich Engels, « Lettre à Laura Lafargue », 8 octobre 1889, Marx & Engels, La 3e République, ES, p. 233)

Pas de socialisme sans lutte contre Assad et contre le djihadisme

Il n’y a pas plus de révolution en Syrie en 2016 qu’en Yougoslavie en 1992 ou en Ukraine en 2014. C’en est fini de « l’accentuation marquée de l’activité des masses », de leur « action historique indépendante » nécessaires selon Lénine pour définir une situation révolutionnaire.

Les victimes de la double contre-révolution sont avant tout les salariés, les paysans pauvres, les Palestiniens, les minorités nationales et religieuses, les femmes, les jeunes, les homosexuels… Les révolutions russe, espagnole, chinoise, cubaine, vietnamienne accueillaient volontiers la presse internationale. Par contre, les journalistes étrangers sont victimes des opérations militaires du régime syrien et ceux qui tombent dans les mains du Califat sont emprisonnées et décapités. La torture de masse des opposants est la règle de la part du régime baasiste syrien et tout communiste ou même démocrate est assassiné par les nervis de l’État islamique (Daech).

Quatre millions de personnes ont dû quitter la Syrie, jusqu’à un million a dû abandonner son logement et fuir les bombardements du régime officiel ou les exactions des multiples seigneurs de guerre. Les réfugiés déjà chassés de Palestine ont subi l’offensive de la double contre-révolution.

Le conflit a causé des déplacements répétés dans les plupart des camps de réfugié et des communautés palestiniens et a affaibli le tissu social des réfugiés palestiniens du pays, nombre d’entre eux ayant fui la Syrie. D’après les estimations de l’UNRWA, environ 270 000 Palestiniens ont été déplacées en Syrie, et plus de 100 000 vers d’autres pays. Certains camps de réfugiés sont depuis devenus des zones de bataille, d’autres étant soumis à un siège strict de l’armée régulière et des fractions palestiniennes comme le Front populaire de libération de la Palestine – Commandement général (FPLP-CG), Front de lutte populaire palestinien (FLPP), Fatah Al-Intifadah… Par ailleurs, de nombreux habitants de Yarmouk ont subi des souffrances entre les mains des fractions d’opposition et de l’Armée syrienne libre. Des centaines de maisons ont pillées, occupées, endommagées ou brûlée en raison d’allégations sur l’affiliation favorable au régime de leurs propriétaires. Ils reçurent de nombreuses menaces, provoquant ressentiment et frustration dans la population… Ce n’eut pas seulement lieu à Yarmouk mais aussi dans des camps de réfugiés comme Khan Al-Sheikh et Al-Nairab and Handarat dans les gouvernorats respectifs de Damas et d’Alep. A différents moments. Le développement le plus important eut lieu en 2015, lorsque le groupe État islamique envahit le camp de Yarmouk. (Al-Zaytouna Centre, The Future of the Palestinians in Syria, August 2015)

Il n’y a plus de quartier mixte entre sunnites et chiites à Bagdad. Les sunnites irakiens fuient par centaines de milliers les villes du Califat, tant par peur des exactions des milices chiites que par hostilité aux fanatiques sunnites. Les monarchies islamistes du Golfe refoulent les réfugiés comme l’Union européenne et, désormais, le gouvernement islamiste de Turquie.

Il n’y a pas eu de révolution en Irak depuis 1958 et il n’y a plus de révolution en cours en Syrie (pas de soviets, pas d’armement du prolétariat, aucun contrôle ouvrier, aucune expropriation). Il ne semble même pas se dérouler des grèves, ni subsister des syndicats. Dans toute la Syrie, l’État national s’est effondré, non pour laisser place aux conseils ouvriers et paysans, mais à un émiettement du territoire entre seigneurs de guerre et milices armées qui n’ont rien à voir avec la Garde rouge de 1917 ou les milices CNT-FAI et POUM de 1936. Du côté des rebelles, le territoire est notoirement éclaté entre PYD-PKK, les différentes factions de l’ASL, Front Fatah Al-Cham (ex Al-Nosra), EI-Daech, etc.

Aujourd’hui, le territoire syrien est disloqué en une série d’enclaves tenues par des groupes de combattants relevant d’obédiences et de dénominations diverses et fluctuantes. En fait, la guerre civile n’oppose plus le régime à une opposition modérée : elle s’est atomisée en une multitude d’affrontements à géométrie variable : troupes loyalistes contre groupes rebelles ; groupes relevant de l’ASL contre groupes djihadistes ; groupes djihadistes entre eux ; Kurdes contre Daech. (Denis Bauchard, « Un Croissant fertile éclaté », Afrique du Nord, Moyen-Orient 2015-2016, La Documentation française, p. 33)

Même la partie du territoire syrien officiellement sous contrôle du régime est scindée entre armée officielle, milices locales, troupes iraniennes d’élite, Hezbollah, mercenaires, milices irakiennes, mercenaires tchétchènes, etc.

Depuis 2013-2014, on observe du côté du régime une pulvérisation territoriale. On bascule d’un système d’État vers un ensemble de réseaux de checkpoints, plus ou moins autonomes, avec des hommes qui s’approvisionnent sur le territoire même, ce qui permet de prolonger la guerre à moindre coût et d’opérer un contrôle efficace du territoire… Cela s’accompagne du basculement d’une économie de production à une économie d’échange… (Ignace Dalle & Wladimir Glasman, Le Cauchemar syrien, 2016, Fayard, p. 137)

Avec la multiplication des frontières, le parasitisme des prélèvements multiples, la destruction de nombreuses entreprises de production, l’effectif et le poids de la classe ouvrière décroit forcément ; ce qui en reste ne peut guère avoir d’activité propre.

Si le prolétariat ne peut pas demander que la bourgeoisie cesse d’être bourgeoise, il peut exiger qu’elle applique, de manière conséquente, ses propres principes. Le prolétariat reçoit, dès lors, toutes les armes dont il a besoin pour sa victoire finale. Par la liberté de la presse, les droits d’association et de réunion, il conquerra le suffrage universel, par le suffrage universel joint aux moyens déjà évoqués, il conquerra tout le reste. (Friedrich Engels, « La question militaire prussienne et le Parti ouvrier allemand », 1865, Écrits militaires, L’Herne, p. 464)

Que ce soit sous Assad ou sous les djihadistes, les travailleurs ne peuvent débattre, lutter, s’organiser. Au mieux, la liberté d’expression conquise en 2011-12 ne subsiste que dans quelques poches de peuplement arabe encore tenues par certaines composantes de l’ASL (mais pas toutes) et de peuplement kurde gouvernées par le PYD.

La Syrie sombre dans la barbarie, faute justement de révolution prolétarienne sur place, dans la région et dans les pays impérialistes. Persister à inventer une révolution syrienne n’a aucun rapport avec la réalité de 2016. Comment pourrait-il y avoir une révolution socialiste sans prolétariat et sans parti ouvrier ? Comment pourrait-il y avoir une révolution démocratique menée par des ennemis acharnés de toute démocratie, par une variante du fascisme ?

Au sein du mouvement ouvrier, une telle fantasmagorie n’est pas attribuable seulement à une incapacité d’analyser la situation concrète, à l’aveuglement causé par un optimisme naïf, à un délire de secte coupée de la réalité. Elle révèle l’opportunisme, la capitulation envers la classe dominante. Les organisations réformistes et centristes qui inventent une « révolution syrienne » persistant indépendamment des réactions des classes dominantes, sans en préciser la nature sociale et politique, sans en désigner la direction, sont des confusionnistes qui contribuent à éloigner la possibilité de la seule révolution possible au 21e siècle, la révolution consciente de la classe ouvrière.

Sans une alliance entre le prolétariat et la paysannerie, les tâches de la révolution démocratique ne peuvent pas être résolues ; elles ne peuvent même pas être sérieusement posées. Mais l’alliance de ces deux classes ne se réalisera pas autrement que dans une lutte implacable contre l’influence de la bourgeoisie libérale nationale. (Lev Trotsky, « Thèses », La Révolution permanente, 1929, Minuit, p. 124)

En réalité, au nom d’une révolution par étapes et d’un front uni anti-impérialiste dépassés depuis un siècle, ces courants capitulent devant la bourgeoisie en général et, dans ce cas précis, devant ses fractions cléricales.

Le SWP des États-Unis, le SWP de Grande-Bretagne, le PT d’Algérie, la LOI d’Argentine, les SR d’Égypte, les CWG de Nouvelle-Zélande et des États-Unis, etc. ont inventé le « trotskysme » pro-islamiste. Ce faisant, les épigones de feue la 4e Internationale ont souillé son drapeau et piétiné le programme communiste en se faisant les auxiliaires de l’islamisme politique qui défend la propriété privée, impose la charia, opprime les femmes, interdit les grèves, exécute les communistes…

La révolution prolétarienne est la plus consciente de toutes les révolutions sociales, elle nécessite un parti et des organes soviétiques. Il faut renouer le fil rouge de la Ligue des communistes, de la Gauche de Zimmerwald, de l’Internationale communiste, de l’Opposition de gauche de l’IC, de la 4e Internationale. À cet égard, le rejet du front uni anti-impérialiste et le combat contre le fascisme clérical font tout autant partie des questions qui délimitent aujourd’hui les révolutionnaires prolétariens que la dénonciation de l’ONU et la lutte contre toute intervention impérialiste (incluant l’impérialisme russe).

Les internationalistes doivent se rassembler sur la base du programme communiste pour doter la classe ouvrière d’un parti mondial de la révolution socialiste afin que la classe ouvrière affronte la bourgeoisie, la renverse, prenne le pouvoir, instaure le socialisme mondial.

La méthode bolchevik consiste à se désolidariser absolument de la bourgeoisie, en politique comme dans l’organisation, à la démasquer impitoyablement dès les premiers pas de la révolution, à détruire toutes les illusions petite-bourgeoises sur l’unité de front avec la bourgeoisie, à combattre sans relâche pour enlever à la bourgeoisie la direction des masses, à expulser sans pitié du Parti communiste tous ceux qui sèment de vaines espérances dans la bourgeoisie. (Lev Trotsky, « La Révolution chinoise et les thèses de Staline », 17 mai 1927, La Question chinoise dans l’Internationale communiste, EDI, p. 201)

 

4 octobre 2016
Bureau du Collectif révolution permanente